
Ah, comme elle est belle la terre de mon jardin. Elle sent un parfum de mère qui rend amoureux...
Miguel Hernández avait les entrailles nouées à la terre et la tête contre les chaudes mamelles de ses chèvres. De là tous les tressaillements du monde lui parvenaient. Lui le petit paysan « à la tête de patate », savait dire au vent et aux hommes le pouls des choses qui battent, des hommes qui souffrent.
Dans un jardin de bouches
Futures et dorées,
Mon ombre brillera.
Il était né dans une petite ville, Orihuela, près d'Alicante, le 30 octobre1910. Son père était gardien de chèvres. Il y passa sa jeunesse en gardant les troupeaux et en regardant passer les rêves dans les nuages, attendant sur le dos que ses chèvres broutent le temps qui passe. Autodidacte à peine dégrossi par les Jésuites (école San Domingo de 1924 à 1925), il ne se nourrissait que de livres de poésie et de rosée. Aussi étonnant que cela puisse paraître c'est le très complexe et tortueux Gongora qui le fascina et modela ses premiers poèmes (les lunes examinées1933- Peritos en lunas). De Gongora il avait pris le goût des images fantasques, incongrues alliées à une forme stricte. Saint-Jean de la Croix était aussi une de ses lectures préférées. Son meilleur ami fut Ramón Sigé, écrivain officiel de la ville.
Répondant à un appel intérieur il quitte sa ville natale, sa femme et ses enfants pour rejoindre Madrid, comme un papillon vers la lampe. Sa solitude semblait trop étroite et le besoin de rencontrer d'autres poètes trop fort. Et à 21 ans le voici sur les routes passant de la poussière au bitume.

Ses rencontres avec Lorca, Alberti et Neruda sont pour lui un choc profond. Lui le paysan taciturne se trouve en face des grands poètes espagnols et qui le reconnaissent et le protègent. Tous s'émerveillent devant ce « pasteur-poète » qui sent si bon la terre et l'authentique. Lui continuait à se sentir perdu, sans la tendresse de ses chèvres, ni le frémissement de la terre. Il se résigna à travailler chez un notaire.
Il n'y rencontra pas l'obscure magie du droit, mais l'amour en la personne de Josefina Manrresa. Sa poésie se soulève alors en chant sensuel. « El rayo que no cesa » (la lumière qui jamais ne s'éteint), entrevoit le tragique de la vie et la magie de l'amour.
Il fut aussi le secrétaire de José María Cossío, spécialiste taurin. Peu à peu l'influence déterminante de Pablo Neruda change son écriture. Il se dégage de l'ombre de l'ami précieux Ramón Sigé, englué dans le religieux, et qui meurt en 1935 le laissant quasiment orphelin.
Et ce jeune paysan prend conscience des houles sociales, de la souffrance du peuple. Il deviendra après sa mort, une icône des communistes. En 1936, Miguel devient totalement madrilène dans cette atmosphère de guerre montante qui rôde. Ses amis soutiennent la République et tout naturellement il les rejoint. Ses poèmes chantent « la liberté à défendre ». L'horrible guerre civile qu'il voit monter, la tragédie du quotidien, change du tout au tout son écriture qui devient compacte et violente. Partisan de l'armée républicaine en septembre, 5é régiment, il voit son fils mourir et les carnages de la guerre tout autour de lui.
Il est le commissaire à la culture du « Bataillon de El campesino ». Sa foi communiste le fait participer à Moscou au Vème festival du théâtre soviétique. Plus important que cela il se sera marié en 1937, chez lui à Orihuela avec Josefina. Il aura un fils Manuel Ramón en 1938 et un autre Manuel Miguel en 1939. Pour eux il écrit de merveilleux poèmes de tendresse et d'espoir.
Témoin de l'atroce il transcrit dans ses recueils « Viento del pueblo » (1937) et « El hombre acecha » (1938), la déshumanisation des hommes. Après le triomphe du fascisme de Franco, il tente de s'enfuir au Portugal, alors que ses amis lui proposent de se réfugier à l'ambassade du Chili, mais la Garde Civile l'arrête et le torture.

Dans sa prison de Madrid, à Torrijos, il continue à écrire de la poésie, souvent sur du papier-toilette ou des morceaux épars de papier. Ses amis (Neruda surtout),intercèdent pour le sauver et le faire s'enfuir. Mais lui, fier et orgueilleux de la bonté et de la dignité des pauvres, n'a de cesse que de vouloir revenir dans sa ville natale Orihuela, où sa famille est restée. Neruda s'occupe de sa famille. Mais il ne peut que tenter de prendre de vitesse la condamnation à mort qui plane sur la tête de Miguel Hernández en juillet 1940. Il réussit à faire commuer la peine de Miguel en trente années de prison.
Il sera aussi de nouveau emprisonné dans la prison d'Alicante, où avec pour seule compagne sa tuberculose, il passera trois ans.
Dans cet isolement total il écrit « Cancionero y romancero de ausencias ». Si forte est la censure que ce recueil ne sera publié qu'en 1958.
Miguel Hernández meurt le 28 mars 1942 à cinq heures et demie du matin, portant en lui du fond de ses ténèbres des messages d'espoir.
Dans son cachot les fièvres l'ont emporté loin des murs des hommes.
Sur les murs de l'hôpital il aura écrit ces ultimes graffitis :
Adieu, frères, camarades, amis : laissez-moi prendre mon congé du soleil et des champs.
Ainsi se refermait la trajectoire d'un petit paysan, presque inculte qui aura rencontré ses pairs poètes qui ne le rejetèrent point, il aura rencontré aussi l'humanité afin de devenir le porte-parole des opprimés. Sa poésie militante chante encore plus l'amour que la foi en des lendemains radieux. La mort y est tapie, l'injustice est le monstre à abattre, mais l'amour est le plus fort jusqu'au bout.
Gabriel Celaya s’était exclamé : « La poésie est une arme chargée de futur ».
Le tyran Franco pourrit au milieu des charognes, et la poésie de Miguel Hernández est toujours elle un printemps vivant, le printemps du futur.
Enrique Morente l'a chanté, Paco Ibanez aussi, Vicente Pradal le chantera, ainsi vivent de bouche en bouche les poètes.
À jamais.

(...) Parmi les amis de Federico et Rafael il y avait le jeune poète
Miguel Hernández. Je l’ai connu lorsqu’il arrivait de ses terres d’Orihuela où il avait gardé les chèvres, en espadrilles et vêtu d’un pantalon paysan de velours.
J’ai publié ses vers dans ma revue « Caballo verde » l’éclat et le brio de sa poésie m’enthousiasmaient.
Miguel était si paysan qu’il transportait un souffle de terre autour de lui.
Il avait un visage de motte de terre ou de patate que l’on arrache d’entre les racines et qui conserve sa fraîcheur souterraine.
Il vivait et écrivait chez moi.
Ma poésie américaine, faite d’autres horizons, d’autres plaines, l’impressionna et le transforma.
Il me racontait de terrestres histoires d’animaux et d’oiseaux.
Il était cet écrivain sorti de la nature comme une pierre intacte, à la virginité sauvage et à l’irrésistible force vitale.
Il racontait combien c’était impressionnant de poser ses oreilles sur le ventre des chèvres endormies. On pouvait ainsi entendre le bruit
du lait qui arrivait aux mamelles, cette rumeur secrète que personne n’a pu écouter hormis ce poète des chèvres.
À d’autres reprises il me parlait du chant des rossignols.
Le Levant espagnol d’où il provenait, était chargé d’orangers en fleurs et de rossignols. Comme cet oiseau n’existe pas dans mon pays, ce sublime chanteur, ce fou de Miguel voulait me donner la plus vive expression esthétique de sa puissance. Il grimpait à un arbre dans la rue, et depuis les plus hautes branches, il sifflait comme chantent ses chers oiseaux au pays natal.
Comme il n’avait pas de quoi à vivre, je lui cherchais un travail.
C’était difficile pour un poète de trouver du travail en Espagne.
Finalement un Vicomte, haut fonctionnaire des Relations, s’intéressa à son cas et me répondit que oui, qu’il était d’accord, qu’il avait lu les vers de Miguel, qu’il l’admirait, et que celui-ci veuille bien indiquer quel type de poste il souhaitait pour rédiger sa nomination.
Rempli de joie, je dis au poète :
- Miguel Hernández, tu as enfin un destin. Le Vicomte t’embauche.
Tu seras un haut employé. Dis-moi quel travail tu désires effectuer pour que l’on procède à ton engagement.
Miguel demeura songeur. Son visage aux grandes rides prématurées se couvrit d’un voile méditatif. Des heures passèrent et il fallut attendre l’après - midi pour qu’il me réponde. Avec les yeux brillants de quelqu’un qui aurait trouvé la solution de sa vie, il me dit :
- Le Vicomte pourrait-il me confier un troupeau de chèvres par ici, près de Madrid ?
Le souvenir de Miguel ne peut s’échapper des racines de mon cœur. Le chant des rossignols levantins, ses tours sonores érigées
entre l’obscurité et les fleurs d’orangers, dont la présence l’obsédait, étaient une des composantes de son sang, de sa poésie terrestre
et sylvestre dans laquelle se réunissaient tous les excès de la couleur, du parfum et de la voix du Levant espagnol, avec l’abondance et la fragrance d’une puissante et virile jeunesse.
PABLO NERUDA « Confieso que he vivido » 1974
Traduction Vicente Pradal - juin 2004
Élégie à Ramón Sijé
Je veux avec mes larmes être le jardinier
de la terre que tu occupes et que tu fertilises,
si tôt, compagnon de mon âme.
Nourrissant de ma douleur sans instrument
pluies, orgues et coquillages,
je donnerai ton cœur pour aliment
aux coquelicots désemparés.
Tant de douleur s’amoncelle en mon flanc,
mon mal est tel que mon souffle est souffrance
Un coup-de-poing dur, un coup glacé,
un invisible et homicide coup de hache,
une poussée brutale t’as abattu.
Nulle étendue plus grande que ma plaie,
je pleure mon malheur, ce qui l’entoure
et je sens plus ta mort que je ne sens ma vie.
Je marche sur des chaumes de défunts,
et sans chaleur humaine, sans consolation,
j’oscille entre mon cœur et mes occupations.
Trop tôt la mort a pris son vol,
trop tôt s’est réveillée l’aurore,
trop tôt tu tombes sur le sol.
Je ne pardonne pas à la mort amoureuse,
je ne pardonne pas à la vie inattentive,
je ne pardonne ni à la terre, ni au néant
En mes mains je déchaîne un ouragan
de pierres et d’éclairs et de stridents flambeaux,
affamé, assoiffé de désastres.
Je veux gratter la terre avec mes dents,
je veux trier la terre motte à motte
à coups de dents secs et brûlants.
Je veux miner la terre jusqu’à ce que je te trouve
et embrasser ton noble crâne
et te débâillonner et te faire revenir.
Tu reviendras à mon verger, à mon figuier :
parmi les fleurs en jardins suspendus
voltigera ton âme butineuse
de cires angéliques et de dentelles.
Tu reviendras où roucoulent les grilles
des laboureurs énamourés.
Tu réjouiras l’ombre de mes sourcils,
d’un côté les abeilles, de l’autre ta fiancée,
viendront se disputer ton sang.
Mon avare voix d’amoureux
appelle vers un champ d’amandes écumantes
ton cœur, velours déjà fané.
Vers les âmes ailées des roses
de l’amandier de crème je t’appelle :
car nous avons tant de choses à nous dire,
compagnon de mon âme, compagnon.
Miguel Hernández le 10 janvier 1936
traduction Vicente Pradal/novembre 2003
Que veut le vent de Janvier ?
Que veut le vent de Janvier
qui descend par le ravin
et violente les fenêtres
quand te couvrent mes baisers ?
Nous effondrer.
Nous traîner.
Effondrés et traînés
les deux sangs se sont éloignés,
mais que veut encore le vent
chaque fois plus en colère ?
Nous séparer.
Miguel Hernández
traduction : V. Pradal octobre 2004
Les galoches désertes
Le cinq du mois de janvier
chaque année je mettais
mes souliers de berger
à la fenêtre froide
et trouvais en ces jours
qui font tomber les portes,
mes galoches vides,
mes galoches désertes.
Jamais eu de chaussures
ni costumes, ni mots,
toujours des ruisselets,
des peines et des chèvres,
vétu de pauvreté
léché par la rivière,
je fus des pieds à la tête
prairie pour la rosée
Le cinq du mois de janvier
je souhaitais pour le six
que le monde entier fût
un magasin de jouets
et en allant dès l'aube
retourner le jardin
mes galoches sans rien,
mes galoches désertes....
Le cinq du mois de janvier
de notre bergerie,
mes souliers de berger
je sortais dans le givre,
jusqu'au six mon regard
pouvait voir à la porte
mes galoches gelées,
mes galoches désertes.
Miguel Hernández
traduction : V. Pradal octobre 2004
Les vents venus du peuple
Les vents venus du peuple me prennent
Les vents venus du peuple me traînent
ils ont élargi mon cœur
et dévalent dans ma gorge
Les bœufs courbent la tête
résignés, impuissants
Face aux peines :
les lions se dressent
et tout en punissant
leurs pattes hurlent.
Je ne suis pas d’un peuple de bœufs
Je suis d’un peuple étreignant les territoires des lions
les défilés montagneux des aigles
les cordillières des toros,
empli d’un orgueil haut dressé.
Que jamais ne prospèrent les bœufs
sur les plateaux nus de l’Espagne.
Qui parle de mettre un joug
sur le cou d’une telle race ?
Qui a posé des ouragans
et jamais des jougs ni des chaînes,
Ni qui arrête la foudre
du prisonnier dans sa geôle ?
Paru dans El Mono Azul le 22 octobre 1936
(adaptation personnelle)
Je reste dans l'ombre (Sigo en la ombra)
Je reste dans l'ombre, plein de lumière: Le jour existe-t-il?
Est-ce là ma tombe ou le berceau de ma mère?
Passez le fouet sur ma peau comme un grand froid
Vaisselle qui germe chaude, tendre et rouge.
Il se peut que rien ne soit encore né,
Ou soit mort pour toujours. L'ombre me gouverne,
Si c'est ça la vie, mourir je ne sais pas cela serait
ni ne sais que poursuivre la nostalgie tant éternelle.
Enchaîné à un costume, il me semble que je poursuis
Le dénuement, s’affranchir de ce qui ne peut
Être moi et qui rend sombre le regard absent.
Mais la texture, la distance, vient avec moi
Ombre sur ombre, contre l'ombre qui tourne
Dans la vie dénudée qui s’accroît vers le rien.
(adaptation personnelle)
J’aimerais tant être le jardinier désespéré
de la terre que tu emplis et fertilises,
- et cela au plus tôt
Nourrissant les pluies, les coquillages
et les organes de ma douleur sans corps
décourageant les coquelicots
Donne ton cœur pour les nourrir.
Tant de douleur fichée dans mon flanc
que j’ai grand mal quand je respire.
………..
Ton cœur, comme velours usé
appelle un champ d’amandier moussant
ma voix avare est amoureuse.
Encloses dans les âmes ailées de ces roses
Le suc des amandes t’interpelle,
Il nous faut parler maintenant de plusieurs choses ?
compagnon de mon âme, compagnon.
Recueil des absents
(Adaptation personnelle)
Tu étais comme le jeune figuier
du ravin.
Quand je passais
tu rêvais de montagnes.
Comme le jeune figuier,
resplendissant et sombre.
Tu es comme le figuier.
Comme le vieux figuier.
Je passe à présent dans le bonjour
silencieux des feuilles sèches.
Tu es comme le figuier
dans la lente lumière de la vie...
Ainsi les saisons
et les ports ont l’odeur de la mort
Ainsi quand nous mourons
se défont les mouchoirs de silence.
Nous sommes des corps de vie enterrée
sur l’horizon, loin...
J’écrivis sur le sable
les trois noms de la vie:
la vie, la mort, l’amour.
Une rafale de vent,
de si loin si souvent, de la mer
vint nous effacer...
Brûle les deux portes,
donne la lumière.
Je ne sais pas ce qui m’arrive
je trébuche dans le ciel...
Je voulus dire encore adieu
et je vis seulement ton mouchoir de silence
s’éloigner.
L’impossible.
Un vent de poussière vint
m’aveugler, m’étouffer, me blesser.
Depuis lors j’avale la poussière.
L’impossible.
Miguel Hernández - Recueil des absents - Extraits traductions Jean Gabriel Cosculluela & Charles Juliet
bibliographie en français
La foudre n'a de cesse (11 janvier 2002), Éditions Folle avoine
Hormis tes entrailles (novembre 1989), Éditions Unes