Marie-Hélène Lafon

L’arrachement et l’attachement à la terre première qui s’en va

 

 

 

 

Lafon

 

« Les vaches ruminent, moi aussi. » Album.

 

Ne rien oublier du pays premier qui disparaît, de l’univers du Cantal et de la rivière Santoire, est sa démarche. Et par des courts romans, des descriptions de la réalité paysanne en évoquant les gens, les arbres, les bêtes, les objets, les odeurs, les brumes, les enfances et les choses, Marie-Hélène Lafon dans une écriture dense et superbe, dresse un portrait sans nostalgie, mais irrigué de tendresse, de la pesanteur du monde qui aura effacé le monde rural.


«Nous vivons des temps de terrible hâte, de hâte obscène et vulgaire» constate Marie-Hélène Lafon, et elle oppose la lenteur de son écriture, l’intime de ses sentiments. Son écriture précise et poétique à la fois, douce et tranchante, se revendique de l’influence de Pierre Michon, Pierre Bergougnoux, Richard Millet, "son triangle des Bermudes". Leurs ombres tutélaires planent sur ses mots, aussi celle de Flaubert, celui d’« Un Cœur simple », et de Faulkner, mais l’ombre du Cantal est la plus prégnante.


Elle apporte en plus de cet univers commun de sensations et de la description du jadis, d’un monde qui fut et qui s’en va, « à bas bruit »,une approche vibrante où les odeurs, les bruits, les choses et les non-dits, forment la trame des émotions les plus intimes.
Il s’agit dans son écriture, comme d'un effleurement du monde, et les failles du silence y demeurent intactes, envahissantes.
La rudesse du pays perdu scintille d’éclats soudains, et Marie-Hélène Lafon n’est pas dans une nostalgie élégiaque. Elle restitue ses traversées intérieures, sa géographie intime entre les vallées, la rivière, la maison et la mémoire et ses greniers et le dur apprentissage des villes. Pour parler de ces gens, les siens, reclus dans le silence, elle a pris la parole et le pouvoir des mots.


Son court récit Traversées nous fait revenir au pays d’origine, à ses sources archaïques.
« Quand je commence d'être, je suis plantée au milieu de la vallée, au bord du mouillé de la fente, plantée debout comme un arbre, et je sais, je sens, ça s'impose, que tout ce vaste corps du pays souple et couturé, avec la rivière, les prés, les bois, et par-dessus le ciel tiré tendu comme un drap changeant, je sens que tout ça était là avant moi, avant nous, et continuera après moi, après nous. La vallée, quand on l'envisage depuis le sommet du puy Mary, est inéluctable et vaste, comme si elle avait toujours déjà été là... ».
Marie-Hélène Lafon est « debout comme un arbre » qui se souvient, obstinée, forte, sensuelle, elle est là. Elle est vivante depuis ce pays, sa maison d’enfance, sa traversée des villes, et elle a su se créer une langue originale et forte, dense, éclatante de simplicité, elle qui a su dépasser sa condition sociale originelle.
Si elle a appris à faire la bourgeoise et à ne pas faire de bruit en mangeant sa soupe, elle a aussi appris à faire du bruit en malaxant les mots et en « restituant le monde », comme le titrait une émission d’Alain Finkielkraut avec André Dussolier de février 2013, et qui fit découvrir à beaucoup la langue et l’existence de Marie-Hélène Lafon.

Lafon

« Faire rendre aux mots le plus de jus, une étreinte verbale. », est sa volonté.
 Et avec un côté artisanal, méticuleux, obsessionnel, elle nous rend une sorte d’évidence par une longue et lente maturation.
« Les vaches ruminent, moi aussi. »


Par sensations, par odeurs elle redit sa vie et celle des autres
« Tous mes livres sont extrêmement autobiographiques, tous, je me réinvente dans tous mes livres ».

Et Les pays qui mêlent paysans et paysages, gens du même pays dans une sorte de famille est le plus autobiographique de tous. Il décrit au travers de Claire son passage sans espoir de retour du monde du terreau, du monde premier, au monde du bitume et des livres. La ferme étant réservée au mâle il faut par nécessité économique devenir fonctionnaire paisible, ou être saisie par l’écriture tardivement.
Cette nouvelle vie doit s'arracher par les études, la volonté, même si les codes des autres lui échappent, afin de parvenir à réussir absolument, car les filles ne peuvent s’en aller du pays que par l’école.

Et « les choses se font en se faisant », volontairement, obstinément dans la vie et dans l’œuvre de Marie-Hélène Lafon.
Acculée à la nécessité d’écrire, elle écrit, libérée par son métier de la nécessité d’en vivre, elle peut sans cesse revenir fouiller le socle de la terre, de sa terre et de la condition humaine.

Ce monde premier usé à force d’avoir été, et de continuer à être sempiternellement.


Elle qui vient d’un monde infini et minuscule, restitue la maladie du temps. Elle parle de son écriture comme d’une lutte au couteau et sait restituer les rituels de son univers, où les choses se répètent au bout du silence.
Dans Liturgie il est dit qu’il faut « pousser la neige des jours avec son ventre », et Marie-Hélène Lafon sait arracher son « droit » et ses jours avec le corps de ses mots.
Elle « ne lâche pas », elle sait ses racines, elle porte avec ténacité avec elle « son terrier ».
« Il ne fallait d’ailleurs pas faire attendre, de manière générale, dans la vie; faire sans attendre, faire mais pas attendre. » Les Pays.


Elle a placé en exergue de ses livres cette citation : « Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse. » Eugène Delacroix, (Journal). Ceci est une explication de bien de ses romans.
Et sans nostalgie, elle sait « réchapper » de son enfance, de son pays sans oublier les arbres et les livres, les nuits et les rivières, le vent et les maisons. Ceci est son lien nourricier.


Fidélité toujours au pays :
« Le Cantal existe. Il est incontestable. Il est accroupi au centre de la mêlée des terres et tient bon. On le quitte, on y revient, on n’en revient pas, on le découvre, on le redécouvre, on l’espère et on l’attend, on le suppute, on le suppose, il désarme et désempare, il attendrit, il décourage, mais ne désespère point.
On étreint le Cantal, à pleins bras, on le regrette, on le récite, on le flaire, on ne l’avale pas, on le déglutit, on le suinte, on le suppure, il s’avère virulent, il s’accroche, il résiste, il persiste, il s’exaspère, il demeure…

J’en suis. De là-haut. J’en descends. Comme d’une lignée profonde. Ligne de vie, ligne de sens. Je n’en reviens pas de cette grâce insigne que c’est d’en être. Je n’en reviens pas et n’en veux pas finir de n’en pas revenir. » Album.


Marie-Hélène Lafon refuse tout exil d’elle-même, mais par ses mots, d’une totale fidélité à l’endroit d’où elle vient, elle sait faire savoir, faire sentir. Elle a su avoir le courage de « transgresser » l’usage de la parole des mots utiles de son milieu, les valeurs familiales, pour faire œuvre d’écrivain et opérer un travail au corps à corps avec le langage. Elle aura réussi à faire une langue à partir du monde enfui et du monde présent. Elle aura édifié des romances rugueuses.


« J’écris par vocation pour une nouvelle vie ».

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L’apprentissage des villes

 

 

Lafon

Mon rapport au monde passe par le corps et mon écriture aussi.

 

La biographie de Marie-Hélène Lafon se doit d’être discrète et attentive, comme elle. Aussi on mentionnera juste ceci :
Marie-Hélène Lafon est née en 1962 à Aurillac dans le Cantal. Agrégée de grammaire, professeur de Lettres, et écrivain, elle vit à Paris où elle enseigne les lettres classiques.
Elle écrit depuis 1996 et publie depuis 2001 chez Buchet-Chastel des romans et des nouvelles.


Elle a obtenu en 2001 le prix Renaudot des Lycéens pour Le soir du chien.
Et il a été glané quelques autres parcelles de son existence dans ses quelques interviews, où elle parle de son arrachement à la terre-mère et au dur apprentissage des villes, là où elle se sent irrémédiablement gauche et étrangère.
Marie-Hélène Lafon raconte de livre en livre ces années de passage, de cette fille de paysans du Cantal, née dans un monde qui disparaît. Son père le dit et le répète depuis son enfance : ils sont les derniers. Très tôt, elle comprend que le salut viendra des études et des livres et s'engage dans ce travail avec énergie et acharnement. Elle doit être la meilleure. Grâce à la bourse obtenue, elle monte à Paris, étudie en Sorbonne et découvre un univers inconnu. Elle n'oubliera rien du pays premier, et apprendra la ville où elle fera sa vie, qu’elle devra apprivoiser avec ses autres odeurs, ses autres paysages et codes.


Les Pays est son roman le plus autobiographique et en même temps un roman d’initiation, son initiation à la ville sans oublier la terre d’enfance. 
Marie-Hélène Lafon dit que sa vie, donc son écriture, est une tentative têtue « d’épuiser le réel et de lui faire rendre gorge, et de le faire passer par le tamis des mots », pour le restituer aux autres, le faire ressentir presque physiquement, et elle, toujours lourde du pays premier, rend celui-ci frémissant et proche par mille petits détails.
« Il faut que tout s’incarne, y compris le vent dans ce que j’écris. »
Apprendre sa nouvelle vie sans désapprendre l’autre, celle arrimée aux herbes folles, aux grands yeux humides des vaches, à l’amitié des chiens, à la belle rudesse des gens, voici son travail.


Ses romans recomposent son enfance, sa vie, ses lieux, ses milieux, ses souvenirs.
« Je suis toujours autobiographique, même si je raconte l’histoire d’un poisson » (Fellini), est une citation chère à Marie-Hélène Lafon qui parle du côté « violemment autobiographique » de ses romans.

Elle qui aura vécu dans sa ferme isolée à mille mètres d’altitude jusqu’à l’âge de 18 ans, va de façon tenace, obstinée, appliquée, paysanne, se créer un autre pays par les voies étranges de la grammaire, du latin et du grec. Sorbonne, Paris, ceci deviendra son second pays sans que jamais le pays premier ancré en elle ne s’oublie. Et elle devra « apprivoiser » le corps animal de la ville. Et comme boursière, lutter pour ne pas redoubler, avec « la peur au ventre » d’échouer, car elle n’a pas le choix, pour enfin réussir à devenir « une fonctionnaire». Et avec acharnement, comme elle ferait les travaux des champs elle étudie laborieusement, méticuleusement, sillon après sillon.


« Elle étudia comme on laboure, pour manger. » Liturgie.
 Et Marie-Hélène Lafon, farouche et solitaire, parle pour tous ceux à qui l’on n’a pas donné la parole, ou qui ne savent pas la prendre, figés dans leur silence.


Maintenant libre de contraintes de succès commercial, elle continue à enseigner : « Je ne vis pas de mon métier d´écrivain, car je vends modestement. J´enseigne en collège, et pas seulement pour des raisons financières, mais j´aime mon métier d´enseignante. Cela a du sens pour moi, d´enseigner le français, le latin et le grec. »
Marie-Hélène Lafon, Claire dans le livre, sait que son ancien monde est un monde finissant, et donc tout retour est impossible.

Elle laisse derrière elle autant son enfance que son monde fini, passant du paysan à l’entreprise agricole.
« La paysanne de Paris », la fille à jamais du pays, sans mièvrerie aucune, parle de la vie réelle, dure, les yeux ouverts, les mots ouverts, le Haut-Cantal au cœur, ce « monde premier, ancien, antédiluvien, et voué, à ce titre, à la mort lente de ce qui a trop vécu ».


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Écrire pour rendre compte de la pesanteur du monde

Lafon

 

 

L’écriture me jette dans le monde et est traversée par le monde.

 

Marie-Hélène Lafon est entrée en écriture comme en transhumance intérieure.
Elle est tard venue à l'écriture, à trente quatre ans, en 2001, pour une publication à 39 ans. Elle en aura fait sa nouvelle vie, osant transgresser les lieux d’origine, et l’usage habituel de la langue.
Une dizaine de livres après elle aura balisé son passage terrestre.


« Écrire ça commence comment ?
J’ai attendu longtemps. J’avais trente-quatre ans, c’était à l’automne 1996, et j’ai eu le sentiment de manquer ma vie, de rester à côté ; j’étais comme une vache qui regardait passer le train et les vaches ne montent pas dans les trains. Je me suis assise à ma table et j’ai commencé à écrire « Liturgie », le texte court qui donne son titre à mon deuxième livre publié. Je suis montée dans le train de ma vie, et n’en suis pas redescendue depuis. Non pas qu’écrire soit toute la vie, toute ma vie ; mais je dis volontiers qu’écrire est pour moi l’épicentre du séisme vital ; ou que je ne me sens jamais exister aussi intensément que quand j’écris.
Je dis aussi que j’écris à la lisière, en lisière. C’est d’abord sociologique ; je viens de loin, d’un monde, une famille de paysans du Cantal, où le livre existait peu, où, à l’exception d’une grand-tante restée vieille fille, la tante Jeanne, personne, jusqu’à ma sœur et moi, n’avait fait d’études, où, en d’autres termes, il n’allait pas du tout de soi d’entrer en littérature, d’abord avec les livres lus, ensuite avec ceux que l’on tend à écrire et que, je le constate, on écrit et publie, on étant indéniablement moi. Lire des livres pour étudier, pour avoir un métier, pour devenir par exemple fonctionnaire, professeur, comme ma sœur et moi l’avons fait, est licite, voire encouragé ; un tel parcours, bien que courant dans les années soixante-dix, peut même passer pour un objet de fierté ; mais écrire des livres, c’est une autre affaire, ça sépare, ça échappe. Je suis dans cette échappée, cette séparation du lieu d’origine sociale et culturelle, Par ce fait même, je suis à distance, je reste à distance aussi du milieu d’accueil, dirais-je, celui dans lequel se passe ma vie, ici et maintenant ; c’est l’apanage des transfuges sociaux, d’où qu’ils viennent. C’est ce que j’appelle être à la lisière, entre deux mondes, en tension entre deux pôles, tension féconde et constitutive, je le crois, de l’écriture. » (Marie-Hélène Lafon pour la Bibliothèque de Saint-Étienne le 09 février 2009).


Elle est en tension perpétuelle entre son pays de jadis et son pays actuel, Paris.

Elle n’est en rien un écrivain régionaliste, elle n’embellit pas le réel âpre, dur,  c’est « une écriture de la terre, une écriture du monde paysan, mais sans jamais être une écriture du terroir ou même régionaliste. Car si je suis issue de ce monde rural, je n´ai jamais été un écrivain de terroir. Je suis aux antipodes de cela ».
Sa lucidité lui permet de redonner les aspects de son monde en voie de disparition. Ce monde qui n’en finit pas de finir à petit feu.
Elle reste fidèle à sa terre, et sa langue forte, dense sans complaisance, est « un tombeau » vibrant pour son pays. Elle traque avec ses mots ce qui est à peine dit dans ce territoire de taiseux. Elle sait rendre compte du « silence rugueux », du refus de parler de soi, de se dire, de ceux qui vivent au ras du réel. Presque jamais de dialogues dans ses livres, car on ne se parle que pour le concret et l’utile et non pour échanger.
Elle doit rebâtir sa demeure loin de sa demeure natale, mais toujours irriguée par elle.


Elle refuse toute nostalgie, toute volonté de retour, elle écrit une langue qui « fait honneur » à ce monde et ses habitants. Elle conserve ce qu’elle nomme « le lien nourricier » avec ce pays.
Elle a un rapport charnel, sensuel, organique avec les éléments, les saisons, les choses, les sensations qui irriguent le corps. Et elle sait le restituer, elle qui a laissé son enfance terrienne pour affronter et vivre en ville, « univers minéral, sans silence, avec la promiscuité des autres » alors que l’on connaissait les espaces et le silence enroulé aux jours ;
Ainsi dans Album « qui est un abécédaire choisi, où l’on irait de Arbres à Vaches en passant par Chiens, Journal, ou Tracteurs.
Ce serait l’os des choses, leur velours ; et comme une déclaration d’amour répétée vingt-six fois. ».

Et cela sous forme d’un bouquet de prose poétique, et qui forme, d’après elle, « le socle de son écriture ». Cet inventaire de ce qui la tient au monde, des arbres, des choses, des êtres, forme le plus lumineux de ses mots.


Ses romans ont tous un lien de filiation entre eux et disent l’histoire de ce monde à bas bruit, avec amour, et lucidité. Comment on les vit, comment on les quitte (Les pays). Si elle est partout dans ses mots, elle sait les détourner, les transformer, les métamorphoser pour atteindre à un certain universel.
Par les petits rituels énoncés : le journal La Montagne, ses pages froissées, et sa lecture en commençant par les annonces de décès, reliant les gens à la mort et au temps des autres, par les « choses vertes » -vent, rivière, vallée-, par les odeurs et les bêtes, tout est dit.
Et dit dans une sorte de langue granitique, battue par les herbes de la solitude, de la lumière des arbres, et du mystère des êtres. Et surtout et encore les vaches qui sont son repère fondamental.
« Je suis un écrivain «de lisière» et un écrivain «de sillon».

Relativement en marge Marie-Hélène Lafon laboure inlassablement son territoire.


« Je travaille comme on laboure. C’est d’abord une question de matériau : l’enfance et les origines sont paysannes, plantées dans la terre, et, jusqu’à présent, sans que je sache pour combien de temps encore, j’éprouve la nécessité d’écrire à partir de là. »

 

Elle écrit sans notes préliminaires, ou de projet préalable de romans. Puis humble artisane, très obsessionnelle,  elle rédige une première version papier, puis sur ordinateur et commence un lent travail de maturation. Elle lit à voix haute ses pages pour faire passer ses mots « au tamis du corps. », l’entendre sonner pour savoir si les phrases tiennent, sinon elle les rabotent sans cesse, les polit et les repolit.


« Ensuite j’émonde, j’élague, je taille dans la matière, je fouille dans le terreau du verbe pour exhumer, extirper le mot précis, le rythme juste, au souffle près, à la virgule, au point-virgule près. Le travail d’écriture est une étreinte avec la matière verbale, c’est de l’empoignade, c’est long, ardent, parfois violent ; et c’est, à mon sens, organique parce que c’est une patiente affaire de matière et de corps. Mon rapport au monde passe par le corps et mon écriture aussi : je ne lâche jamais un texte pour publication éventuelle sans l’avoir au préalable mâché, ruminé, et dit, prononcé, proféré à voix haute, ce qui implique de passer littéralement mot après mot par le corps, le ventre, la bouche. » » (Marie-Hélène Lafon pour la Bibliothèque de Saint-Étienne le 09 février 2009).


Marie-Hélène Lafon dit qu’elle n’invente rien, qu’elle restitue jusqu’à l’infime les détails vus, vécus, sentis. 
« Je n’ai aucune imagination » avoue-t-elle. Aussi elle va puiser sa place dans la vie dans l’écriture en puisant ses traces et ses témoignages chez les « derniers des Indiens ». Sans mensonge aucun, mais avec toute sa chair pour que son écriture « nous traverse ».
Aussi tous ses récits sont issus de son socle géographique : « Tous les motifs de mes livres sont traçables. ».
Soit, mais sans la splendeur et l’honneur de sa langue cela ne serait que documentaire, souvenirs ou anecdotes, or c’est une œuvre. Elle prend ses distances, par pudeur, par recréation de l’écriture, toujours entre ses deux mondes. Elle « s’abrite » ainsi du poids autobiographique toujours présent, latent. Elle scrute, elle ne juge pas.

Marie-Hélène Lafon est un écrivain à la langue limpide et dense, une voix essentielle et originale dans la littérature française. Son écriture concise, épurée, précise, ouvre bien des espaces intérieurs, laboure les mots violemment, documente le réel.


Et elle se livre ainsi :
« J’écris comme une taupe, je creuse, je creuse avec opiniâtreté, comme une brute, et avec une intense rigueur.
Je veux redonner les mots au silence, écrire sous la peau de mes personnages.

J’ai une écriture à l’os, qui vient comme une poussée organique, j’écris par nécessité. »

 

Aussi « elle arpente le pays de la langue » pour l’adapter à chaque roman, ne se souciant pas de créer un style, que pourtant chacun de ses livres construit un peu plus profondément comme le lit d’une rivière, toujours recommencé. Ses mots sont de la matière, le déroulé d’une géographie intime.

Sous la double illumination de Félicité, l’héroïne « D’un cœur simple » de Flaubert, et « Des vies minuscules » de Pierre Michon, elle accomplit une sorte de mission en suivant ses pistes. Et elle nous donne à entendre des récits de vie.


Elle sait faire s’incarner, nous rendre tangible, immédiatement proche son monde, celui « des derniers Indiens », accablés de « besogne homérique et d’emprunts qui ne le sont pas moins. »
Celui aussi des derniers ouvriers agricoles.

 

Dans Joseph, donc ouvrier agricole, avec ce prénom « qui sent la mort » et qui est « assigné à la résidence de la mort », elle parle à nouveau de ce pays perdu qui s’en va à bas bruit pour laisser place à un nouveau monde moins rattaché à la terre et aux bêtes.


La trame du livre est présentée ainsi :
Joseph est ouvrier agricole dans une ferme du Cantal. Il a bientôt soixante ans. Il connaît les fermes de son pays, et leurs histoires. Il est doux, silencieux. Il a aimé Sylvie, un été, il avait trente ans. Elle n’était pas d’ici et avait beaucoup souffert, avec et par les hommes. Elle pensait se consoler avec lui, mais Joseph a payé pour tous. Sylvie est partie au milieu de l’hiver avec un autre. Joseph s’est mis à boire, comme on tombe dans un trou.
Joseph a un frère, marié, plus beau et entreprenant, qui est allé faire sa vie ailleurs et qui, à la mort du père, a emmené la mère vivre dans sa maison. Joseph reste seul et finira seul. Il est un témoin, un voyeur de la vie des autres.

 

Ce roman parle d’un corps, d’un corps parmi les corps, avec ses mains, son soin de la propreté et de la netteté malgré son gouffre dû à la boisson. Elle parle « d’une ordinaire épopée de haute solitude ».
Celle d’un déclassé, immémorial, qui malgré l’irruption de repères temporels comme la télévision, les allusions à l’actualité, reste inscrit dans la mort longue de tout un temps. Il se tait, rumine des dates et des pensées avec une solitude peuplée seulement de l’amour des bêtes, du respect et de la volonté de tenir, et surtout des paroles de son monde intérieur.


« Dans cette ferme, on faisait encore vraiment attention aux bêtes, pas seulement pour l’argent, pour l’honneur aussi, et parce que les bêtes ne sont pas des machines ; l’hiver elles dépendent, pour les soins et la nourriture, ça fait devoir. » (Joseph).

 

Et il tient, et se tient. Il n’est pas ce « héros au cœur simple » que les critiques répètent en boucle. Non il est complexe, souterrain, résigné, mais homme de devoir, homme d’honneur.
Marie-Hélène Lafon parle « d’un road movie immobile ».


Marie-Hélène Lafon se refuse à toute psychanalyse ou explication de ses personnages.

Elle se contente de les entendre penser. Elle montre, elle redonne les mots pour redire « un monde périmé » :

« J’écris en tirant le catafalque de l’agriculture qui s’en va. ».
Comme une greffière de la mort d’un pays.


Et cela donne comme dans son dernier livre Joseph une langue âpre, opaque parfois, compacte aussi, tendue toujours. Des phrases qui s’enchaînent comme des versets, des phrases longues ou très courtes et qui doivent épouser le tourbillon interne du personnage.
Des vieux mots perdus sont remis à l’honneur, l’honneur vertu cardinale dans les romans de Marie-Hélène Lafon.
Elle respecte ses « héros » et refuse « de les jeter en pâture aux lecteurs ».

Elle veut « écrire comme un poing serré. » Sa ponctuation très particulière, avec un grand usage des points-virgules, ses mots précis et lapidaires parfois, construisent une langue hypnotique et noueuse.


« J’avance à tâtons, je malaxe la phrase, pour moi c’est sensuel et terrien. »

Elle ravaude sans cesse les pièces de son « terreau constitutif. »
Elle semble se méfier de tout lyrisme débordant, de tout pathétique, qu’elle hait, elle murmure, suggère inlassablement, et la beauté discrète ruisselle de ses romans.
Une musique douce et feutrée, parfois tranchante aussi, monte comme une incantation.


« Quand on rentre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l’endroit, on est à sa place » (Joseph).

 

Et son écriture sonne comme des vérités perdues et retrouvées, qui restent à leur place, essentielle.
L’écriture de Marie-Hélène Lafon ne ment pas, et veut garder « un ton juste » par-dessus tout.

Son écriture lentement ruminée vous saisit, ne vous quitte plus. Elle semble résurgence.


Nul misérabilisme, nul attendrissement, seulement une immense empathie et un respect profond qui l’amène à peser soigneusement chacun de ses mots. D’ailleurs ses romans sont lus et appréciés par les gens de son pays, qui disent : « c’est nous, on se reconnaît ».
Elle se fait mission de mettre des mots sur le silence des gens.
« il pense à des choses à l’abri de sa peau, tranquille, on ne le débusquera pas » (Joseph).

 

Elle a sa noble devise : « Se tenir et tenir », et chacun de ses livres tient en nous et prend une place considérable.


« Je suis là. Je me tiens là, à cette place ; j’essaie de le faire. On continue ; ça continue. »
Marie Hélène Lafon est un immense écrivain, elle est là, bien là, et l’émerveillement continue.

 

Lafon

 

Gil Pressnitzer

 

Sources : les interviews de Marie-Hélène Lafon et son texte pour la Bibliothèque de Saint-Étienne le 09 février 2009.

Ses rencontres à la Librairie Ombres Blanches à Toulouse en 2012 et 2014.

 


 

 

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Choix d'extraits de textes

 

Lafon

La maison est grande. On n'habite pas toutes les pièces. Certaines, à l'étage, sont abandonnées après un temps plus ou moins long où elles ont eu un usage précis. Les objets s'y entassent. Dans la chambre dite des hommes les ouvriers agricoles ont jadis couché. Deux lits sont disposés tête-bêche le long du mur de gauche. La fenêtre donne sur le pré et la rivière. On ne l'ouvre plus. L'hiver on rentre là les géraniums. Ils sont rouges et roses et luisent contre la cloison de planches larges. Il y a aussi la chambre des fromages et la chambre à jouer, devenue chambre de la chaîne, dite ensuite chambre des oiseaux, chambre à donner ou chambre bleue. La liaison est un grand corps de pierre et de bois. La nuit on l'entend craquer. Il vit, il meurt.
Personne ne fait l'amour dans la maison. Parfois il lui le fils reste les yeux ouverts, raide dans sa peur. Ensuite il s'endort. Il entend les mouches. Dans la chambre des sœurs elles se cognent contre le papier de l’abat-jour, un papier orange imprimé de feuillages vert sombre. L'abat-jour est piqueté de chiures de mouches. L'été la fenêtre reste ouverte, la rivière entre dans la chambre avec le bruit du vent dans les feuilles de l'arbre. La chambre des sœurs est pleine aussi de l'odeur de l'herbe et des aboiements des chiens quand les phares jaunes des voitures trouent la nuit sur la route de l'autre côté de la rivière.


Les volets de la maison sont blancs. On les voit de loin. On voit la maison de loin. Elle est grosse et presque carrée. Elle a sept fenêtres en façade, trois au rez-de-chaussée, quatre à l'étage. L'arbre est un érable. Il mange la façade. Il la tutoie. Il est dans la maison, il fait corps avec elle. L'arbre et la maison vivent ensemble. On ne sait plus qui a planté l'arbre qui a construit la maison. On ne sait pas si ce sont les mêmes personnes qui l'ont fait. La maison et l'arbre n'ont pas d'histoire. Ils ne sont pas nobles, mais ils ont beaucoup d'orgueil. (Sur la photo).

 

Ma rivière d'enfance a nom Santoire. Elle borna le monde, c'est définitif, elle fut l'été, la plage d'ardoise, et l'immobile après-midi d'août, le temps arrêté dans le babil lumineux de son lit de cailloux. Elle fut de chaque hiver, et des printemps brefs, haute, pressée d'en finir, se hâtant, tournoyant à bout de gris, cinglant les branches nues et penchées. Horizontale, insolente et enfuie. (Album)

 

ARBRES


Les arbres sont. Dans le ciel et contre lui. Épandus, écartelés en dentelles savantes. La terre les porte, ils dessinent sur elle, sur sa peau ancienne, des signes, des architectures; la terre les nourrit, ils puisent et fouillent en elle, enfoncés; ensuite ils sont dans le ciel et contre lui se tendent.
Ils s'affolent parfois, quand l'orage d'été les prend, quand les pluies froides de novembre hachent les dernières feuilles cuivrées. Éperdus ils ploient et voudraient s'arracher. Des voix sourdes montent d'eux. Rien ne sera possible. Les arbres demeurent, ils ne désertent pas, ils ne peuvent pas le faire. Ils habitent. Ils ont vocation de patience.
L'arbre dressé seul se laisse embrasser de loin, prendre par le regard, il est sur le bord de la route, dans le troisième tournant après la sortie du bourg, ou dans le pré, derrière la grange, à droite. On le connaît par les yeux, de loin. On peut aussi aller jusqu'à lui, marcher, s'approcher, le toucher, s'accoter, et faire avec lui le tour muet de son horizon immobile. Plus qu'une visite, ce serait un rendez-vous, et un hommage rendu, hors les mots. La langue de l'arbre s'invente dans ses mille bouches feuillues. Les chants du monde commencent là.
Les écorces sont autant de peaux à parcourir. À voir, à toucher, à sentir. Veinées, diaprées, gaufrées, corsetées de plaques, d'écaillés, creusées de sillons. Elles ont tous les visages. Elles cachent des bêtes plates et des continents engloutis. Elles ont un âge.
L'hiver serait la grande saison des arbres. Tout est à venir. Ils bruiront dans la lumière neuve de juin, caressés, traversés. Tout est à venir; ils attendent, nous attendons, j'attends, au coin d'eux quand le feu craquetant est mis. L'arbre est encore là, en bûches fendues, il fleure doux, se dissipe et monte au ciel en volutes souples, c'est une vocation ultime. (Album).

 

Dans la maison Santoire on baisse pas, on part d'un coup ou en trois mois le temps d'engraisser les docteurs et les infirmières qui empêchent pas de mourir. C'est la maison qui veut ça, partir d'un coup, net propre sec… Sortir, ouvrir les volets des deux fenêtres, acheter trois bricoles au camion, prendre le journal du jour dans la boîte, le déplier sur la table à la page des avis d'obsèques pour si quelqu'un vient et entre, il verra, il pourra dire aux gens de la Mairie que le vieux Santoire fait bien son train, qu'il se suffit, qu'il s'intéresse, que c'est pas la peine, qu'il a pas besoin. » (La maison Santoire).

 

Elle respire sa ville aimée, sa seconde peau, elle hume le fumet familier qu'elle ne parvient pas tout à fait à démêler ; c'est, tout entassé, machine et chair, rouages et sueurs, haleines suries et parfums fatigués sur poussière grasse, c'est animal et minéral à la fois ; c'est du côté du sale et elle se coule dans cette glu, elle prend place s'insère dans le flot. Son pas résolu claque sur le sol dur, ses bottines à lacets et talon bobine sont lustrées comme de petits sabots de cavale d'apparat. La ville s'apprend par le corps et retrouve par lui, le pas sonne et claque comme il ne saurait le faire sur la terre souple de l'autre pays. (Les pays).

 

« L’enfance était là, ses étés ardents, le foin coupé, la touffeur des granges, et les maillots éblouissants de coureurs dont elle n’avait pas oublié le nom, Anquetil Merckx Poulidor Hinault. ». (Les pays).

 

Claire ne voulait pas de toile cirée; qui était pourtant bien pratique et facile à nettoyer, elle n'aimait pas non plus les bouteilles en plastique sur la table, l'eau était servie dans une carafe bleue, elle tolérait la limonade, mais il sentait que cela ne lui plaisait pas, elle faisait l'effort, pour trois jours elle supportait. Elle avait aussi la manie de changer les assiettes pendant les repas, elle disait que le lave-vaisselle était là pour ça, se levait, allait, venait [...] C’était des façons, des manières qu'elle avait prises dans sa belle-famille et gardées; il sentait que ça allait plus ou moins avec les bottines, les manteaux en velours, les gants serrés, le vinaigre marron et l'écrivain italien ; elle avait toujours été un peu comme ça, même petite, déjà, quand elle avait huit ans, il l'avait bien vu, et il le lui disait des fois à table, elle était une bourgeoise, elle ne faisait pas de bruit en mangeant la soupe. » (Les Pays).

 

Après le départ des enfants, les femmes arrivaient; les femmes vieilles, ou celles qui le devenaient. Les jeunes n'avaient pas le temps. Les femmes allaient seules, ou par groupes chuchotants, de deux ou trois têtes penchées, permanentées. Elles s'apprêtaient comme pour la messe, la messe d'un dimanche ordinaire, pas celle d'un enterrement ou des communions solennelles; mais on n'allait pas au bibliobus comme à l'épicerie ou au camion du boucher-charcutier, en blouse et veste de grosse laine ; le bibliobus, c'était autre chose. Certaines femmes n'iraient jamais. Les livres étaient enveloppés dans un sac en plastique. Elles en prenaient soin. Elles faisaient peu de commentaires, se conseillaient entre elles à voix basse, et ne posaient pas de questions à Mademoiselle Cadou, qui, d'ailleurs, d'un passage à l'autre, ne se souvenait pas de leurs noms. C'était curieux, chez une personne qui avait étudié, cette absence de mémoire. Il fallait pourtant lui rendre cette justice, qu'elle était toujours aimable ; et patiente, tendre, avec les enfants. On le savait ; ils le racontaient, les enfants, et que leurs prénoms à eux, elle les retenait tous dès la première fois…
Les vieilles avaient des yeux de poule. Elles n'étaient pas méchantes. Elles avaient vécu autrement. Elles savaient comment il faut vivre. Elles le croyaient Elles avaient tenu les maisons, de leurs mains diligentes et tôt usées; tenu les maisons et élevé les enfants. Elles avaient dû compter avec l’homme et servir sous lui dans les travaux de la nuit. Quelques-unes avaient eu des amants, ou un amant, le même, longtemps; les plus ardentes de ventre, sans doute ; ou les plus mal mariées ; ou celles qu'une mère n'avait pas dressées comme les autres, dressées à rester dans le rang, à y tenir sa place, sous le regard de tous et de chacun, reconnues et admises parce que semblables et conformes. Ma mère aurait pu me raconter les histoires des autres femmes. On s'en souvenait encore, mais on n'en parlait plus. Ça s'était élimé. On s'était habitué et on n'avait plus rien à en dire.
…..
L'après-midi, Marlène marchait. Elle remontait le cours de la rivière ; elle allait au long des plateaux d'herbe rase. Cette marche hors les routes, hors les sentiers des hommes, par tous les temps, pour rien, sans fusil, sans chien, seule, suffisait à la signaler à l'attention de tous, à l'isoler ; plus encore que le reste, que l'extrême pâleur de la peau, le noir des vêtements, l'exubérance des cheveux fauves, l'appartenance à un lointain pays de bord de mer, et ma dévotion. On ne se donnait pas ainsi à une femme. On tenait la barre ; on gardait le contrôle. On ne se donnait pas ainsi à une jeune femme, très jeune, qui ne parlait à personne, ou si peu, et se promenait  seule.  Se promenait-on dans la commune ? Non. C'était affaire de retraités oisifs ou de citadins désœuvrés ; affaire de soirs tièdes, ou, à l'extrême rigueur, de digestions dominicales. Alors les femmes allaient en grappes, au bord des routes, précédées de chiens, flanquées d'enfants robustes aux jambes torses. Visiblement, ostensiblement, elles jouissaient ensemble, sœurs, mères, filles, belles-filles, belles-sœurs, d'un repos arraché au harassement des besognes continuelles. On disait :   « Ils ont  quelqu'un aujourd'hui ; les femmes se promènent.» Mais personne n'allait ainsi, seul, au long d'une rivière tortueuse, ou à la| lisière mauve des bois nus. Ça n'avait pas de sens, l'électricien avait ramené là une drôle de cliente. La mère n'en disait rien parce qu'elle était bonne femme. Il paraît que la fille était excellente cuisinière. Ça ne fait pas tout, mais elle le tenait par le ventre. Et l'épicière de ponctuer d'un coup de menton décisif cette appréciation lâchée à mi-voix, aussitôt ma mère sortie, dans le tintinnabulement poussif de la sonnette. (Un soir du chien)

 

Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l'avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l'assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s'insinuait, noyait d'encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. Les phares des voitures et le réverbère de la commune la trouaient à peine, l'effleuraient seulement, en vain. Elle était grasse de présences aveugles qui se signalaient par force craquements, crissements, feulements, la nuit avait des mains et un souffle, elle faisait battre le volet disjoint et la porte mal fermée, elle avait un regard sans fond qui vous prenait dans son étau par les fenêtres, et ne nous lâchait pas, nous les humains réfugiés blottis dans les pièces éclairées des maisons dérisoires. (L’annonce).

 

Annette voulait espérer que ceux d'en bas finiraient par s'endormir, par les oublier, pour mieux se rendre compte un jour, ensuite, que les deux, eux, la femme et l'enfant, les recueillis, faisaient désormais partie du paysage, avaient creusé le sol sous eux, pris corps et racine, au point que l'on ne saurait leur retirer ce qui était acquis pour les renvoyer au rien, à ce flottement des petites villes hagardes où des femmes élimées élèvent seules les enfants dans des logements de hasard. Annette gardait au fond d'elle sa peur ancienne et s'appliquait à lui tenir tête tant il fallait à Fridières tout apprivoiser. Les bruits de la nuit étaient une aventure. Elle ne les avait ni supposés ni redoutés, n'ayant vécu auparavant que dans des espaces confinés et chiches, avec son père et sa mère d'abord, dans la maison étroite collée à la rue et à d'autres maisons, avec Didier ensuite, ou Éric, dans divers appartements sans mystère. Les bruits de la nuit n'appartenaient pas aux vivants. Ils avaient partie liée avec d'autres forces qui, à Fridières plus que partout ailleurs, se cachaient derrière l'apparence des choses. La lumière du jour, fût-elle en hiver avare et sans aménité, tenait à distance ce qui, aux premières poussées de nuit, se déployait pour tout prendre. Annette avait réfléchi ; des hommes, des femmes étaient nés et morts dans cette maison, dans les chambres du bas dont on apercevait, l'été, quand les fenêtres étaient ouvertes, les entrailles encombrées de meubles luisants.

Dans ces lits où dormaient les oncles, où ils mourraient peut-être, par surprise, du moins le demandaient-ils, affirmant leur refus de l'hôpital, de la vieillesse parquée en collectivité et de l'acharnement médical, dans ces lits hauts des oncles étaient morts ceux et celles de leur sang. Annette sentait des présences, la maison frémissait, des frissons couraient d'un bout à l'autre. Derrière la cloison dérisoire de la chambre s'ouvraient le gouffre de la grange, et, sous elle, celui de l'étable, qui, la nuit venue, malgré l'éclairage sommaire, cessait d'appartenir au ' monde connu, sombrait coulait à pic dans le noir. Elle n'avait pas eu vraiment peur, même au début. La maison de pierre et de bois était un bon refuge, un lieu sûr, elle le devinait, et pas seulement grâce à Paul. Cette maison ne voulait pas de mal, elle avait certes ses humeurs et parlait, la nuit ; mais on pouvait s'y tenir au chaud. Les vieux morts ne mordraient pas, leurs noms et prénoms étaient gravés sur la plaque au cimetière… (L’annonce)

 

Elle le trouvait beau. Il ne ressemblait à personne. Il avait les yeux bleus. Il était pâle, il était clair, il était doux. Son pas était glissant et léger. Son corps ne sentait pas, ne pesait pas. On ne l'entendait pas, et il était là, dans le carré de lumière de la porte, silencieux et lisse. Parfois, il souriait. Il lui souriait. Il ne donnait pas de coups de pied au chien sous la table ; il ne crachait pas, il ne rotait pas, il ne lapait pas bruyamment sa soupe ; il ne riait pas fort avec les autres, qui beuglaient de toutes leurs dents, gorges ouvertes, quand le maître était d'humeur à plaisanter.
Il connaissait les travaux des femmes. Il savait le prix d'un sol bien frotté, d'un drap bien tiré sur des couvertures rafraîchies. Il respectait.
Elle eut pour lui de menues attentions de bête furtive, une framboise velue cueillie en cachette au jardin, tiède contre la langue, une feuille de menthe froissée près de la fontaine, qui parfumait les doigts et qu'il humait avant de la glisser dans la poche de son pyjama où elle accompagnait son sommeil dans la paix des nuits. (Alphonse, Liturgie)


 

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Bibliographie

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Nouvelles/Romans

 

Liturgie, nouvelles, Buchet Chastel, 2002.
Le soir du chien, roman, Buchet Chastel, 2001, en poche Points Seuil 2003.
Sur la photo, roman, Buchet Chastel, 2003, en poche Points Seuil 2005.
– Ma créature is wonderful, photographies de Bernard Molins, textes de Marie-Hélène Lafon, Filigranes, 2004.
Mo, roman, Buchet Chastel, 2005.
– Cantal, photographies de Pierre Soissons, textes de Benoît Parret, Fabienne Faurie, Marie-Hélène Lafon, Quelque part sur terre, 2005.
Organes, nouvelles, Buchet Chastel, 2006.
La maison Santoire, nouvelle, Bleu Autour, 2007.
Les derniers Indiens, roman, Buchet Chastel, 2008.
L’annonce, roman, Buchet Chastel, 2009

Lafon

Les derniers Indiens, roman, Folio, 2009
Gordana, roman vu par Nihâl Martli, éd. du Chemin de Fer, 2012
Les Pays, roman, Buchet Chastel, 2012
Album, abécédaire, Buchet Chastel, 2012
- Tensions toniques, Archipel 2012
- Traversées, Créaphis, 2013

- Joseph, Buchet Chastel, 2014

 

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Date de mise à jour :29/11/2014