Yves Le Pestipon

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Extraits "Des lettres anonymes" (éditions Clapotements)


IV
Marianne

Vous taisez nos lettres. Votre fille est trop jeune pour cette confidence. Quant à votre mère, secret!
Il vous serait difficile d'en dire un mot à Brigitte, qui a levé un
homme au Crystal samedi soir, vous laissant aux avances d'un
représentant en cuisines intégrées.
Votre patron, peut-être... Ne vante-t-il pas la transparence à la
S.I.E.B.A, sa Société d'Installation et d'Entretien des Barrières
Automatiques, dont vous êtes la secrétaire et lui le créateur?
Vous traversez la nuit avec ces lettres, à moins que, par elles,
la nuit ne vous traverse. Elles sont vos anges.
Sachez que nous sommes disposés à révéler.


 

Vl

Marianne

Il est six heures quarante-cinq, en semaine, vous montez sur la balance parlante, cadeau de votre mère. Elle vous notifie vos poids - le-réel et l'idéal - après vous avoir saluée.
Votre idéal: cinquante-huit kilos. Votre réel: soixante. Parfois
soixante et un ou soixante-deux.
Vous vous ouvrez ensuite aux catastrophes, aux exploits, aux
tubes, aux petites phrases, aux prévisions, aux météos, et au café.
l 'univers vous imbibe.
il sept heures trente, vous mettez Cécile dans votre 205 d'occasion
beige. A huit heures vingt, sa gardienne - chère mais bonne -
l a conduira à l'école. Vers seize heures trente, elle l'y reprendra.
Certaines nuits, quand vous pensez rentrer tard et que votre
voisine de palier, qui vit comme vous, mais que vous ne connaissez guère, ne peut écouter le détecteur de cris d'enfant, vous la confiez à cette gardienne.
Légère, vous fuyez.


 

XVI

Marianne

 


Cette lettre jouit entre vos doigts, sous vos yeux, avec peut-être une
mèche de vos cheveux qui la caresse. Cette lettre s'émeut, s'excite, s'exalte et s'exaspère.

Elle est un revolver de désir à encre.
Comme elle a perdu son sens, qu'il est minuit, que Cendrillon,
quant à elle, est perdue loin du bal, elle s'adresse à vos regards. De
passage dans votre nocturne, elle ne vous demande rien sinon la
rendre convulsive.
Cette lettre s'oublie, mais vous ne l'oublierez pas. Vous la lisez
ligne à ligne. Déjà, vous la relisez. Vous sentez son papier qui
résiste à peine entre vos doigts comme une chair. Vous haïssez et
vous désirez ce qui se cache derrière elle, la grappe de cette voix
qui, dans votre silence, se vrille.
Les phrases que vous avalez ne se dissipent pas dans votre nuit.
Elles s'y tiennent comme une vigne d'ombre, toujours prête aux
lâchers de sorcières.
A mesure que vous les regardez, vous devenez plus immobile.
Comment sauriez-vous détourner vos yeux? Comment ne désire-
riez-vous pas ces serpents mouvants, venimeux, tous unis en un
noeud qui devient visage, et que vous voudriez tant percer?
Comment ne seriez-vous pas pétrifiée? Sous votre jour, parmi vos
cheveux de désir, les phrases que vous avalez forment une Méduse.


 

XXII

Marianne

 


Samedi matin, malgré les crêpes qui ont fini tard, vous avez
attendu. Regards lents aux fenêtres, incapacité... Dès le facteur au
bout de la rue, vous êtes descendue. Il vous a saluée, mais rien.
Nulle annonce. Week-end vide.
Ces lettres vous travaillent. Mot à mot, elles vous ouvrent. Pareille
connaissance de votre intimité vous éventre comme une vierge, ou
un poisson béant, et peut-être, Marianne, vous rend-elle pareille à
cette fameuse Raie de Chardin, offerte et saignante, profonde plaie
sexuelle et christique que nous vous conseillons d'examiner dans
des livres et au Louvre.
Vous avez donc attendu une lettre qui n'est pas venue. Vous étiez
en suspens, mais à qui le dire, et comment vous l'avouer?
Nos lettres vous font jouir. Vous ne sauriez le dire, ou même le
considérer, car, en vous ravissant, notre oeuvre vous délivre de vos
vieux viols.
Vous conservez nos lettres dans les pages jaunes de l'annuaire
parmi les annonces des sociétés, au contact des serments des plombiers, des astrologues, des kinésithérapeutes. Curieuse habitude,
mais qui nous flatte tant nous nous souhaitons quotidiens.


 

XXVI
Marianne

Vous vous êtes préparé une verveine, mardi soir.
Vous aviez porté votre ensemble rouge.
Une commande vous avait énervée.
Au moment de partir travailler, un homme en complet vert sombre
vous avait saluée.
Vous veniez alors d'apprendre la mort de deux cent vingt-quatre
personnes.
La nuit, votre rêve était rouge, comme vous l'avez dit, après la
verveine, au téléphone.


 

XXXII
Marianne

Vous joueriez-vous?
On vous parlé d'un type qui écrivait un mémoire au vert. Après
rédaction de plusieurs chapitres, il les a perdus, puis retrouvés, et
a compris qu'il les avait lui-même jetés dans des vignes, en somnambule. II a alors enfermé son texte déjà rédigé en lieu sûr, sous
clef, et il a pu travailler plusieurs semaines. Mais il a fini par se
voler, sans doute en dormant, et, de son texte, il n'a rien retrouvé.
Écrivain dormant, ne voleriez-vous pas vos veilles? Ne vous
dénonceriez-vous pas? Pour inventer ce miroir, vous ne manquez
pas d'obscurités. Ne tisseriez-vous pas, en ce moment, votre oeil?
Folie... Chez vous, vous n'avez pas même une machine à écrire.
Comment pourriez-vous composer cette lettre? Nous nous jouons.
Vous n'êtes ni somnambule, ni Pénélope. Cette lettre s'écrit loin de
votre main qui songe.


 

LII


Marianne

Trop de lettres.
Pour dimanche, si nous comptons bien, cinq.
Une seule aurait démontré. Il nous aurait suffi d'évoquer l'autoroute vers Moissac, ou la nuit.
Nous savons que votre mère a téléphoné.
Nous savons ses dires.
Nous savons les ombres. Nous savons les profils et l'horizon. Nous
savons.
Vous avez envisagé de nous répondre avant d'éteindre. Vous avez
même entrepris une écriture: « cela suffit »...
Ces lettres creusent. La parole n'emplit pas, Marianne, elle affame.
Sur les côtes de Vendée, des coquillages taraudent les calcaires et
s'y logent. Ce sont les pholades. Elles s'emprisonnent dans des
galets qu'elles rendent sonores.
Nous sommes vos pholades.
Fausse image, car vous n'êtes pas de pierre, Marianne en chair et
charme, matière femelle, notre prison.
Nous écrivons par les vides dont nous vous construisons.
A qui vous plaindre? A quel préposé, de quel service, de quelle
administration?


 

 

LXXXI

Marianne

 

Quelle scène!
Samedi après-midi, vous vous êtes abandonnée sur la moquette, au
milieu de votre grande pièce, nue. Le grand bouquet de roses
blanches que vous avait envoyé votre mère embaumait.
Vous ne vous étiez pas rhabillée après le bain, et Cécile s'agitait
près de vous, nue aussi. Nos lettres étaient éparpillées.
Bras ouverts, cuisses écartées, offerte, vous vous êtes mise à crier:
« Oui, envoyez des lettres. Envoyez des lettres. Allez-y, envoyez.
Oui, je suis votre servante, votre accueil, votre réceptacle.
Continuez, si vous osez. Je n'en ai rien à foutre. Tringlez-moi ».
Et vous avez voulu que Cécile répète: « envoyez des lettres,
envoyez».
Ensemble, la mère et la fille, en rythme, vous faisiez l'obscène.
Plutôt ridicule?
Manqueriez-vous de perversion?
Votre sexe n'est pas notre ciel. Votre assomption est pour d'autres
lunes


 

LXXXII

Marianne

 

Violaine sait. Vous lui avez montré nos lettres, qui l'ont fait rire.
Quel succès!
Vous lui avez demandé d'en copier une sur votre peau, avec de
l'encre.
Elle aimait écrire sur les corps. Elle vous a prévenue qu'elle
prendrait son temps, qu'elle ferait un calligramme.
Lentement sur vos jambes, sur votre ventre, sur vos bras, sur votre
immense dos, Violaine a copié le texte entier de notre dernière
lettre.
«Votre sexe n'est pas notre ciel » s'est installé entre vos cuisses,
très haut.
Les derniers mots se sont affichés sur vos fesses.
L'exclamation initiale a relié vos seins.
«Envoyez des lettres » s'est indéfiniment répété sur vos jambes et
dans vos mains.
Les hommes, selon Violaine, aiment rarement qu'une femme encre
leur peau. Alors, elle emploie leur sperme. « Tes lettres, c'est le
sperme du vide ».
Elle voulait en être enduite, aussi.
Avec maladresse, en suivant ses conseils, vous lui avez copié la
soixante-neuvième lettre. Puis, vous avez mêlé vos chairs et nos
messages.


 

LXXXIII
Marianne

Marianne, nous ne vous voyons plus. Où êtes-vous? Qu'êtes-vous?
Nous traquons l'ombre.
Nous vous traversons. Vous êtes une forêt très obscure. Marianne, nous n'avons pas fini de vous déboiser.
Marianne, notre histoire manquante, nous faisons des gestes dans
toutes les directions.
Marianne, notre promesse, notre esprit, notre fouillis de tripes.
Marianne, nous voulons vous couper avec des éclats de verre.
Nous avons encore à nous acharner sur vous.
Marianne, notre pain.
Mur jaune.


 

LXXXIV
Marianne

Abolie, Marianne'?
Marianne, nous ne savons plus. Nos phrases tournent dans
votre nom.
Lessive étrange.
Marianne sexe en croix, surface marine.


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- Mise à jour : 23 décembre 2004 - En cas de problèmes de consultation, contactez le Webmestre