Yves Le Pestipon

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Extraits de " Samuel Beckett à Fougaix-et-Barrineuf " (avec Agnès Birebent aux éditions Clapotements)


28 mars 2003

 

Henri Denis Grauby est mort à Perthes les Hurlus en 1915.
L'auteur de ces lignes ne se souvient plus précisément quand, mais c'était gravé. Il n'a pas pris de notes lorsqu'il a découvert, avec Agnès, le 30 décembre 2002, approximativement à l'aplomb du bar le Fougax, juste au-dessus d'un tas de ferrailles appartenant paraît-il, à un certain monsieur Olive, la croix de ce Grauby, isolé et blanche, dominant d'une vingtaine de mètres Fougax-et-Barrineuf.


Agnès, native du lieu, ne s'y était jamais rendue.Elle ignore son lieu.
Devant la croix, l'auteur de ces lignes sentait, ou construisait, le mystère.
Était-ce Perthes les Hurlus? Les Hurlus?
Il se souvient avoir parlé à Agnès de Voyage en Grande Garabagne. Parmi les Omanvus, les Garinavets, les Opèdres, les Baluars, les Mastadars, les Vibres, les Halalas, tous les peuples cités par Michaux, pourraient paraître les Hurlus.
Hurlus, hurleurs, hurluberlus de hurlevents,

D'avoir trouvé Hurlus de Perthes, Agnès et lui ont ri.
Ensuite, ils se sont assis sur la pierre qui sert de base à la croix.
Ils ont regardé Fougax-et-Barrineuf, sous eux, si étiré, si mal centré, avec ses bouts de places, son bar le Fougax, ses routes, ses fumées, ses ruisseaux, ses deux églises, ses jardinets, sa fragilité et ses grandes passées de ciel bleu parmi les monts et les nuages.


Agnès sait se taire. Ils se sont tus.
Plus tard, ils sont allés dans l'église, plantée un peu au-dessous la croix, sur sa droite, et qui domine de quelques mètres le Fougax.
Ils ont visité ce monument du XIXè siècle terminal, cimenté, sans ambition. Agnès s'est assise, vers l'autel, à l'harmonium fatigué dont elle a extrait quelques sons.

L'auteur de ces lignes a fait l'inventaire des statues en plâtre, du mobilier, des imprimés disponibles, des vitraux.

À droite de l'entrée, face au choeur, sur le mur qui serait au nord si l'église était mystiquement orientée, un vitrail est dédié à Saint-Louis, roi de France, offert par la famille de Henri Denis Grauby, en mémoire de sa mort.
Les Grauby devaient être une famille aisée de Fougax-et-Barrineuf, peut-être royaliste, catholique en tout cas, puisqu'elle avait édifié une croix et un vitrail, le tout formant dispositif, sur la rive droite du ruisseau le Lasset, dans la partie Barrineuf de Fougax-et-Barrineuf, au-dessus du Fougax.
Encore plus tard, ils se sont rendus au cimetière, sis à cinquante mètres du Fougax, à droite de la route menant aux gorges de la Frau.

Ils y ont trouvé, parmi plusieurs tombes "Famille Grauby", la tombe comportant l'inscription Henri Denis Grauby, tué en 1915 à Perthes les Hurlus, Champagne.
Trois monuments grossièrement alignés, constituent donc le mémorial Henri Denis Grauby: cette tombe, le vitrail, une croix.
Ce doit être, selon le monde, sans importance, sauf pour la famille Grauby, dont le deuil a dû être immense.
Sauf aussi pour l'auteur de ces lignes, qui vient d'entendre le réseau sonnant Grauby/Robinier, produisant "niais" par la bouche et le souvenir du mémorial triple, d'où jaillit par ces points cette
fontaine intermittente: Grauby/niais.
N'y est-elle pas?
Pourquoi le cacher? L'auteur de ces lignes, ou de ces signes, songe encore au vitrail de Saint Louis avec sincérité.
Pourquoi nier? Les vies dansent.
Sincérité, Louis Cachot, Henri Denis Grauby, Saint Louis,
Fougax-et-Barrineuf, Winnie, robinier, denses vides peut-être.
Et les Hurlus?


Vendredi Saint

....

 

Eloï, Eloï, lama sabachthani?
Qui aujourd'hui, ici, s'en soucie?
À quoi m'as-tu abandonné?
Qui aujourd'hui, ici, s'en soucie du cri du Christ, citant David, par "fervente réminiscence", à la neuvième heure, expirant?
"A quoi", pas "pourquoi", exactement pas "pourquoi", selon la traduction d'Henri Meschonnic.
À quoi?
Par-dessus les toits, ce cri crie, parfait, perçant, multipliant - mais pour qui? - l'aujourd'hui, l'ici, rendant oreille.
L'auteur de ces lignes, miteux, à quoi abandonné?
A quoi?
Pas de père, sinon par appel, en cette affaire. Pas de parfait passé.
À quoi?
Non dans quel but, pourquoi? Mais à quel "en avant", à quoi?

Dans la "fervente réminiscence" du texte, dans le mourir, mais sans souci de la cause, tout entier à l'angoisse vivifiante du "à quoi"?
Déchiré, nu, mort, non au parfait, mais au futur, qui devrait, redressé, hors défaut des langues, se nommer "imparfait".
L'entendre.
Tendre l'oreille.
S'agit désormais de faire surgir l'or, dans trois jours, le 20 avril, à Fougax-et-Barrineuf, au lieu du robinier, genoux pliés, dans la croisée humaine de l'invention du souvenir.
Il ne peut en être autrement.
C'est apparu, d'un coup, nécessaire, sans pourquoi, en évanouissement des raisons, comme la rose.
Tant à opposer.
Pourquoi vouloir l'or? L'or là? Ce jour?
Folie!



19 mars 2003, saint Joseph.

 


Demain, printemps.
Saint Joseph fait veille au printemps, belle idée.
Veille et disparaît le père pour et par la printanière naissance.
L'auteur de ces lignes se souvient avoir expliqué à Agnès le 30 décembre 2002 dans l'église de Fougax (pas de Barrineuf) le bâton fleuri qu'y arbore un Saint Joseph de plâtre. Réminiscence aujourd'hui.
Coïncidence?
A la coïncidence, les parleurs se font restrictifs: « Ce n'est qu'une coïncidence ».
Puis répétitifs: « Charlot Chassepot et Cachot, ce n'est qu'une coïncidence... Ce n'est qu'une.

Ne faites pas le fou, cher monsieur, gardez l'axe, car ce n'est qu'une. Ce n'est qu'une.
Qu'une. Qu'une! Qu'une! Qu'une! Coïncidence. Allons! Cachot, c'est Cachot. Sachez-le. On le connaît. Que ça vous choque ou pas.
Charlot Chassepot, c'est Charlot Chassepot. Cachot/Charlot Chassepot au Fougax, à Fougax-et Barrineuf, côté Barrineuf, ce n'est qu'une coïncidence!

Il eût été possible que Louis Cachot s'appelât, par exemple, Alphonse De Herly, Patrice Gommu,
Pierrot Bousquet, Alcibiade Cocufieur ou Bob Giliday...
Les signes sont arbitraires! Saussure l'a su, l'assure, et nous aussi.
Les noms se portent comme des jetables. Créant Charlot Chassepot, comment voulez-vous que Beckett ait prévu qu'il cachât Cachot! Le pauvre Samuel est mort en 1989.
C'est dans les dictionnaires, les biographies, les manuels de littérature, et sur le net. Tout ce qui tombe en couperet le dit.
Cachot, Charlot-Chassepot pure coïncidence, pure, pas sale, point pourrie, nullement prolifique, pas fumier d'où explosent les fleurs, mais pure, cent pour cent pure comme la mort. Quittez la coïncidence. Coin. Coin. Coin. Cot. Cot. Cot. Coït. Coït. Coït. Caïn.
Cain. Songez au coït, fils de Cain, pas aux coïncidences!

Et si vous eussiez trouvé Louis Cachot à Bélesta, à Mirepoix, aux îles Caïman, à Dunkerque, à Winnipeg, l'eussiez-vous lu en Charlot Chassepot et à lui lié? Voyons ce n'est qu'une coïncidence. Souriez. Photo. On oublie tout. Soyez Cain, canin meurtrier.
Tuez la belle envolée des sens.
Ce n'est qu'une coïncidence. Fin du monde. Fond du monde.
Fondue finale. Fin de partie.
Pas d'adresse ».
À la coïncidence, quand les parleurs ne se font restrictifs, grand tonnage et tonnerre de preuves!

« Ta coïncidence prouve Dieu, mon vieux, et t'écrase. Crève de preuves»!
Mais le bâton fleuri de Saint Joseph signale un printemps léger.

Nuit!


L'auteur de ces lignes s'avance. Il sait fouiller les poubelles. Il en a beaucoup fouillé.
Une poubelle est pour lui un chantier d'aventures. Vide, elle résonne d'infini. Pleine, c'est l'homme tout entier, toujours, l'horreur énorme et l'éclat.
Rien ne l'irrite plus que les feux de poubelles, ces feux qui se répètent de soir en soir dans les villes, et que les polices n'arrêtent pas!

Il vomit leurs jeunes incendiaires qui ne songent même pas à interroger leurs victimes. Ces allumeurs de bûchers sont pis que Cauchon. Il les faut idéalistes, Savonarole enragés par la merde de l'être, bouffés de fureur cathare, de rage inquisitoriale pour cramer les lourdes peureuses poubelles chargées comme des moines politiques, et comme nous, de tous les péchés du monde.

Il les faut jeunes, islamistes, indignés contre les porcs pour éclairer les nuits baveuses d'astres au bûcher des poubelles!
Les poètes, les seuls qui vaillent, y sont tête et main, âme et entrailles, et ils les traient, car ils sont moins soucieux de la forme belle que des poubelles d'où ils tirent langue et vers, leur lait.
L'auteur de ces lignes s'avance dans cette pensée des poubelles, avec Vincent Taillandier, vers les deux grands bacs rangés contre une croix sans nom, face au Fougax, de l'autre côté du ruisseau du Lasset, à Fougax-et-Barrineuf, en Ariège, au rêve d'Estragon, depuis le plus profond de lui.
D'une poubelle, il sait que tout est possible. Il n'ignore pas que l'on y peut rouler des pelles à la bouche de l'être

Dans le grand bac bleu de droite, une fois le couvercle soulevé, apparaissent, au-dessus de sacs noirs, gonflés d'ordures invisibles comme des seins ou des planètes, deux objets considérables.
Le premier est une grosse casserole, émaillée, rouge orange à l'extérieur, en excellent état. Le second défie la nomination et frappe par son éclat.
II s'agit d'une coupe en acier argenté, sur un pied du même acier, et dont la partie creuse circulaire contient un bloc de cristal transparent, poli, percé de trous réguliers.
Cet objet, composé de ses deux parties autonomes, la métallique et la cristalline, pourrait servir de pique-fleur dans une église, ou de porte-bâtons d'encens, ou de présentoir à petites bougies.
On emploierait alors les trous de la partie cristalline pour y planter bougies ou bâtons d'encens.
L'éventualité de ces emplois n'abolit pas une étonnante sacralité en vif contraste avec la casserole rouge.
Entre ces deux objets une étrangeté formidable apparaît, que n'anéantit pas le souvenir de la blonde, d'un certain âge, qui les a abandonnés, bravant le regard des rares clients attablés à la terrasse
du Fougax, avant de disparaître, côté Barrineuf, dans la lumière grise.


Vincent Taillandier et l'auteur de ces lignes, négligeant la casserole, s'emparent de la coupe.

Ils y voient le Graal.



 

10 juin 2003

 

Depuis un mois, rien de plus. Des grèves. Du ciel bleu. Des morts.
Des démons. De plus en plus du monde tombe.
Quelques voyages préparatoires à Montolieu.
Fougax-et-Barrineuf au loin, dans les montagnes. Des Winnie partout.
S'approfondit, toujours, comme une résurgence, la lecture de Beckett.
« Je ferme les yeux - et suis de nouveau assise sur ses genoux, dans le clos, à Fougax-et-Barrineuf, derrière la maison, sous le
robinier ».
Entendre. Entendre.
Cela se déploie et revient, litanie, vieille prière, parole source qui travaille au fond de la falaise, derrière la gueule. Rien qui n'y soit nécessaire.
Chaque détail compte. Y a-t-il même d'ailleurs des détails? Que peut-on véritablement appeler détail? Sont-ce les lettres?
Leur ordre? Leur nombre? Les mots? Leurs inflexions? Les éléments nommés?
Tout fait bloc. Le sens surgit de l'effet bloc, et, pourtant, il y a bien du multiple: Fougax-et-Barrineuf!
Tant de lettres! Tant d'échos! Dix-neuf signes comme dix-neuf trous, dix-neuf prières. L'impression se fait forte qu'il faut fermer les yeux, qu'il faut vraiment les fermer en enlevant les lunettes, qu'il faut aller jusqu'au bout de la difficulté extrême d'enlever les lunettes, et que le clos ce sont les mots où il s'agit encore et encore de s'asseoir, sur les genoux de Charlot Chassepot, sur les genoux de ce double Charlot Chassepot, sur ce pauvre Charlot Chassepot, vieux fusil, clown génial, mort dans son tub, pauvre, réverendissime père en Dieu, qui nous a bien fait rire et bien tués.
Les genoux comptent. Ce ne sont pas des cuisses, ou des jambes.
Ce sont des genoux, à poux, à cailloux, à choux, tout laids, là où l'humble x clôt. Ce sont les genoux où se noue l'humain, avec ses angles, mais loin des anges qui n'ont pas de genoux. Ce sont les plis où ploie l'humain, avec rugosité, prière, mise en route, fatigue, marche.
Or, dans le clos, à Fougax-et-Barrineuf, sur les genoux, sous le robinier, cela ne marche pas. Tout est fixe. Charlot Chassepot,
Winnie, le robinier. Rien ne marche. C'est de l'inerte étal, pis que mort, sauf que c'est vie.
Seule semblerait s'être déplacée la flèche de la réminiscence si flèche il y avait, mais cette flèche, il n'y en a pas eu, puisque le souvenir est immédiat, sans temps:
« Suis de nouveau assise dans le clos ».
De nouveau. Non pas, comme autrefois, plus ou moins comme autrefois, mais de nouveau. Comme s'il était possible qu'il y eût, et qu'il y ait, sinon par les mots, ou, peut-être par miracle de Pâques, ce "de nouveau".
Peut-il y avoir "de nouveau"? Quel sens a ce "de nouveau", un "de nouveau" qui ne serait pas autre? Un "de nouveau" nouveau, vierge comme jamais?
Peut-être faut-il Barrineuf pour l'avoir. Fougax-et-Barrineuf s'appelle de la folie, de l'audace, de la fontaine, du feu, de l'axe, de ce surgissement barrissement neuf.
A Fougax-et-B arrineuf se tient la fontaine de Jouvence.
Or justement, juste à côté, surgit, merveilleuse, la fontaine inter
mittente de Fonte storbes.
Beckett le savait-il? Ne le savait-il pas. Que savait Beckett? On ne le sait pas.
Quand bien même saurions-nous ce qu'il savait écrivant, son texte ne savait-il pas davantage, ou du moins autrement, ou même moins, chichement, près des genoux, ou tout à fait ailleurs que son savoir? Ca bée et quête, Beckett, comme n'importe qui!
D'ailleurs, ou d'ici, qu'est savoir, sinon gaie farce, quand il s'agit des mots que l'on emploie, barrissant, broyant au suc de soi
l'ombre énorme qu'ils portent, leurs racines, leurs chaluts légers et lourds d'histoires, comme si l'on ruminait des cimetières, avec leurs morts, leurs roses, leurs plaques, leurs croix, leurs ciels, leurs
vers et l'eau de toutes leurs larmes?
Les mots, quand on les emploie, c'est la loi, on porte toute la mort. On n'en sait rien.
C'est ce fond noir du savoir de Beckett et de tout, que travaille, comme un jardinier, cette quête, sous les genoux, sous le clos, sous le robinier, à l'ombre de l'ombre du robinier, dans le noir porté sur la page vingt et une de l'édition de Minuit, par les lettres ROBINIER, lettres qu'elle pourrait, comme une terre riche en vers, sans cesse tourner et retourner, sans rien renier, pour boire aux sources de l'ange-langue.
C'est dans ce retrait, dans ce "non", si obscur et si sûr, qui dit oui, que se noue ce texte en réponse au bavard "oui" qui nie.
De cet obscène "oui" qui nie, paraît témoigner ce début de juin, si beau, si sportif, si positif, si versant déjà aux vacances.


 

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