Ignotae deae
Préface
Traits d'Elle
de Yves Le Pestipon, éditions Noir et Blanc.
Ce livre sera
présenté dans le cadre de l'exposition sur « L'oeuvre inachevé » proposée
par la galerie Palladion. Il s'agit en effet en effet d'une série de
tentatives, inachevées, pour tracer le portait d'elle. Quelques traits, en
tous sens, sont assemblés, mais elle se dérobe. Rebelle, étincelle, réelle,
elle s'enfuit mieux qu'hirondelle. « Ce qui ne se laisse pas saisir est
éternel », disait Jabès. Pourquoi pas ?
Quatrième de
couverture Impossible, ce
livre : un attrape-personne !
Raisons
longues à déduire.
Si du moins
ses mots pouvaient passer pour des planctons, pas pour des termes.
Pareille hypothèse, le livrant au succès, en ferait une cible d'impôts.
1
Star
Dès
qu'elle a constaté sa splendeur, elle troue de traits sa prédelle. Est-ce un
choix ? Nul ne sait. L'aubier de l'éclat est noir.
Plus
tard, quand le malheur des temps ou un hasard l'étiole, elle investit l'
espace disponible. Elle étouffe tout de verbe et d'organes gonflés. Elle se
fait à coup d'obscur astronomiquement obscène, puis, s'explosant soudain, se
renouvelle.
2 L'
épouvantail
Quand lui manque un épouvantail, elle attrape une autre et la fait belle.
Des
doigts, elle lui reformule la bouche, le nez, les lèvres, la gorge. Par
tous les pores, elle lui insuffle de la beauté, la fait fée, puis la poste,
souvent sur des trottoirs.
Les
hommes alors se cassent. Une moitié court l'idole, parfois la viole. L'
autre s'affole. Du tout sortent sillages de poèmes, de philosophies, de
dieux, de vrac.
Travail d'épouvantail.
3
Déploiement de lettres
Elle
se déploie du cercle quasi muet à l'ellipse vers les cieux, se redouble,
puis se rassemble, s'arrondit, et cette fois se tait. Elle offre ce double
lyrique appel, s'accorde, mais retrouve la ligne, son beau souci. Elle
préfère l'équilibre à l'exil, l'arche à la fronde haute vers les cris, comme
telle voile au loin attaquant quelque ciel. Si elle retombe, après ombelles,
à l'ouf premier, c'est que la montée n'est pas pour elle un coup de sang.
Face à l'ascension, même des Alpes, elle pratique l'assomption et le retour
parmi les moutons et les grottes. Elle renoue tout jour à l'origine.
Combinant les fils, les fils, les pères et les paires, elle tisse sans fin
la toile qu'il taille pourtant ici, bondissant.
4
SemeuseElle
aime médiocrement labourer les hommes mais, quand utile ou par fantaisie,
elle aiguise, astique, plante sa lame où ça fait mâle, puis tire.
Des
oiseaux accompagnent, blancs ou noirs selon les climats, mais elle néglige,
car son art est d'aligner des sillons corrects, labeur dur avec les
courbes, les bosses, le sang, tout le tremblement.
Elle
préfère les semailles, mais on ne sème pas les hommes sans d'abord les
labourer. Tel est l'ordre.
5
Proches !Elle
pleure. Elle pleure proche d'un corps. Elle pleure dans les creux de ce
corps. Elle pleure, et ce corps est plaqué contre elle, dans la nuit où
sont des yeux.
Elle
pleure d'être contre ce corps, qui est un corps d'autre. Elle pleure, et
puis parle, mais ce qu'elle dit, ce sont des larmes. Encore des larmes près
de ce corps qui a chaud, est chaud, et ne laisse aller vers elle aucune
consolation.
Cela
a lieu dans une moite, lourde, brève nuit, mais longue comme le fleuve qui
doit noyer les phares des circulations, platement proches.
Du
temps travaille ces deux corps gluants, et ces larmes, et elle est nue
pour cet autre qui la désire, et ne pleure pas. Mais elle, elle pleure, et
grandit contre la nuit, la ville, le maigre fleuve de ce corps proche.6
ChercheursSi
on la cherche, malgré les effets d'étalage, on erre. Les hypothèses que l'on
bâtit font des nuages, qu'emporte ou rabat le vent, et l'on s'y perd.
Fantômes, fantasmes, on erre.
La
traquer dans les revues est peine perdue, fumées. Sa nudité ne fait pas qu'
on la trouve. On traverse trop ses yeux ou son ventre. On est déjà page
suivante, derrière, face à d'autres trous, encore plus perdu. Les morgues
ou les églises ne renseignent pas mieux.
On
cogne aux femelles, mais où l'atteindre ? Dans quelle question ?7
Mouvements
Quand elle se repère comme l'effet d'un style, elle casse. Mais quoi ? La
cassure est déjà dite.
Elle arrache, mais arracher l'attrape, la fait naître, la balance à l'
aventure de la phrase.
Qu'
elle se dresse et déjà l'emphase la tient. Qu'elle se couche et la plume la
passe. Qu'elle se laisse aller, et l'encre fait sa nuit dans le calmar qui
la formule.
8
Envies d'enfantsLes
jours d'envie d'enfant, elle s'explore le musée d'hommes. Ils sont là
nombreux et morts, secs et laids comme des vivants, mais sans violence.
Certains sont rouges, d'autres noirs. Quelques uns ont des sacs. D'autres
rien. Ils sourient, pleurent, aiment les steaks, l'herbe ou les étrangers,
selon les étiquettes. Tous possèdent au moins une tête et un sexe, quoique
variable.
Leur semence est toujours disponible à l'accueil, et garantie. Ils sont
morts, mais leurs graines sont fraîches. Elle peut en fabriquer d'autres,
pareils à tel ou tel, selon son goût. C'est gratuit, encouragé, mais la
visite la convainc de clore.
9
ChoixSi
elle veut faire le sein, elle prend un homme ou un enfant, et s'en sert. Si
elle choisit de faire la main, elle débusque un sexe. Le plus souvent,
comme elle a décidé de coudre, elle parcourt les lèvres closes pour y
chercher du fil. Si cependant elle décrète de faire la nuit, elle laisse l'
encre de son gosier noyer le ciel.
10A l
'attaque
Elle passe à l'attaque. Rien n'en reste qui n'y soit.
Trahison ! Passer à l'attaque ! Pourquoi pas à la ligne ou la broche ? L'
attaque, l'ennemi !
A l
'attaque, et sans étincelle, tel ce tapant mot dur, méchant.
Autrefois, on l'habitait, on l'éventrait, on y plantait. L'habitude était
prise d'y percer des voies ou des secrets. Les artistes venaient y pondre.
On se postait au bord d'elle, l'on y jetait des hameçons, son âme, et on
rêvait. Mais à l'attaque. Passée à l'attaque. Disparue, l'habitude. Effacée.
Où plonger ? Comment mourir ? Entre des a, des traits, des culs, dans la
dureté atroce d'attaque.
Femme ! femme ! Qui cueillera notre mort ?
11
Trépasser
Lors de ses vieillesses, elle pompe d'ordinaire un ciel, grignote si
possible un être et volontiers tricote. Elle passe aussi l'aspirateur en
quelque coin du cimetière. Les déjà défunts se perdent aspirés, peut-être
heureux de l'être, si le sens possède ce mot sans trop de diableries. Leur
matériel - croix, crânes, regrets éternels sur plaques - est évacué.
Quand elle a fait sa place et bien fini d'écarteler son être cher, elle s'
installe dans la mort, chez elle.12
Le
contraireD'
aucuns veulent la traire, mais elle est le contraire. C'est son charme. Qu'
on la renverse, culbute, trimballe, elle rend le cul de plus d'un crâne à
son état de nébuleuse. On n'y comprend guères, mais on y est, et plutôt fou
qu'aveugle les jours où vole son sourire.
Ici, elle est ailleurs dans une nuit où il fait blanc. Elle taille les
silences qu'elle recolle avec du ciel. Elle assassine les essaims et tend
les siens. Elle ouvre son cour à la fermeture des chasses.
13
Morte
Elle est morte. Et puis elle est morte encore. Et puis elle est morte. Et
puis elle ne cesse pas de mourir, comme si elle n'avait rien d'autre à
vivre. Que vivrait-elle, sinon mourir ? Aussi est-elle morte, puis morte,
puis morte. Elle est un cimetière, et puis l'autre à côté, et puis le
cimetière avec les tombes esquissées, et puis celui des riches, et puis
celui des puits, et puis le cimetière d'oiseaux, et la clochette qui
appelle la suite, et puis la mer. Elle est le ciel, les feuilles du paysage,
les carabes, les yeux, le cri des trésor et le crâne. Elle est donc morte.
Et puis elle est morte encore. Et puis encore. Elle n'en finit pas d'être
morte. Elle n'en finit pas plus que la rivière où s'étonnent les jours, les
moucherons, les ciels et le pont.14
Racine
Comme elle ne saurait être un arbre, elle pousse de toutes parts,
horizontalement, dans les sens du monde, et souvent en lointaine profondeur,
pour être une touffe de racines.
Par
regret de n'être pas chêne, mélèze, cyprès, ou hêtre, elle s'essaie à se
faire racines, mais alors souveraines racines.
Le
manque de racines étant commun à bien des choses, des choses lui viennent.
On observe ainsi des passants se poser sur elle, des nuages, des cours
perdus, des civilisations. Elle sert souvent de racines au monde, même au
corneilles, et aux astres, ou à Dieu, qui désirait une racine, et s'y est
planté.15
Quand elle rumine un homme, c'est plus d'un mauvais quart d'heure.
En
ces cas, pour paysage, un chemin de fer quasi désaffecté lui suffit. Son
regard s'ouvre au calme des prairies riches en mouches.
L'
homme est descendu, remonté, replongé encore. Des jus le trempent. La
salive le mine. Le voilà réduit, réduit, tout avachi entre les molaires.
Et
sans qu'elle y pense.
16Expositions
Elle s'expose. Rien ne lui déplaît moins que des yeux qui la fouillent. Si
elle les critique, pour la forme, lors des rencontres officielles, dès qu'
ils paraissent, curieux, fouinards, intimes, elle les cueille.
Certains, lentement, avec tact, non qu'ils soient réputés fragiles, mais
par fantaisie, à son goût. D'autres, elle les arrache à la brusque, puis
gobe.
Parfois elle greffe, repique, puis recueille. D'autres fois, elle fait avec
les yeux des colliers à palpiter entre ses seins.
Elle aime les réunir en bouquets qu'elle nourrit une semaine, quelques
jours, pose sur tombe à Toussaint ou jette sans souci.
La
nuit, quand les cloches de midi sonnent, l'été, au temps des luges, c'est
toujours sortie des yeux. Inutile d'attendre l'orage, comme pour les cèpes.
Nul besoin de la mousson, comme pour le riz. Suffit de s'exposer. Elle s'
expose donc, puis cueille.
17
Le
verbe être
Elle est le verbe être. Etrange d'être être, mais c'est elle. Chaque fois qu
'elle tente de devenir avoir, galoper, ou même naître, les temps se
refusent à elle. Elle est en fait sans vrai sujet, sans objet, absolument
nue, avec parfois tout un ciel d'attributs. Elle se déploie en totalité
selon les modes, les temps et les personnes.
Sans-doute pourrait-elle passer pour le verbe nager, si l'on songe à une
fraîcheur dans l'eau froide d'une crique seule, à une dissolution bleue d'
un corps blanc. Mais non, nager la tient encore trop.
Dans le clair matin, dans le soir, parmi les jonquilles, la rivière, ou les
stations, elle est. Ses attributs sont des morceaux de ciel,
qui pointent, s'étalent, dialoguent, rougissent ou jaunissent, flamboient
avant de pourrir dans la boue brune ou grise. Elle est un accueil d'
attributs. Non, elle est ou pas. Elle est être.
Ce
verbe s'apaise par elle sur les lèvres de la mer.18
Dispositions
Elle dispose de choses : des épaules, des fesses, un nombril, des colliers,
une chevelure, du jade. Tout cela la dispose. Du jade, une chevelure, des
colliers la disposent, mais elle dispose de son pas, de son éclat, de son
souffle. Elle dispose de sa peau. Non. Des épaules, des fesses, un nombril,
des sourires, des robes, des doigts, des ongles, des colliers, la disposent.
Sa peau la dispose. De l'âme la dispose. Comme dire autrement ? De l'âme.
Des vagues, des lames d'âmes. Trop ce vocable. Du naufrage à peine, du
vertige la dispose, et elle dispose de roses d'âmes, d'âme trémière au vent
frémissant comme une aube. Non. Encore non. Elle danse. Elle dispose d'
hommes, qui la disposent, l'opposent, la reposent, font sa pause.
19 A
vendre
Elle est à vendre, et tous achètent. Pourquoi ? Oublié, mais dans leur
tranche de crépuscule, ils savent.
Ils paient en pièces, en supplices, en prières, en pétrole. Ils paient en
vies. Ils offrent des cous, des yeux. Ils aiment bien payer en gamins.
Beaucoup arrivent avec des paniers d'estomacs et de langues. Quelques uns en
bandoulière apportent des âmes. D'autres débitent des chefs d'ouvre. Et
tous crient : Achat ! Achat !
Les prix s'envolent. Malgré l'abondance de la matière, on les perd parfois
de vue. Beaucoup s'affolent, s'affrontent. Des lèvres sont arrachées. Des
châteaux font la culbute. Il y a des frénésies, mais tous se trompent : elle
est à vendre, et le demeure.
Du
ventre à beau rester, toujours, éternellement, ils imaginent que c'est la
fin.
20
Confitures de nuit
Aux heures glissantes des jours, elle pose d'immenses filets. Les nuits s'y
prennent. Elle les cogne.
Sur les ponts de ses bateaux, elle les déverse avec leurs dorades et leurs
rossignols, puis elle les cuit, les nuits, les nuits avec tous leurs noyés.
Quand elles sont des confitures, elle les met dans des pots, qu'elle offre
aux prétendants.
La
recette lui vient de sa mère.21
Lourde
Nul autre choix que la confiance puisque s'ouvrir est exigé. Elle a donc
confiance, et aussitôt un ange lui poste gosse au ventre, puis s'éclipse,
béat de son oui et de lui.
Plus tard, un charpentier la scie, la meule, la chantourne. Il la rend
lit, s'y pose, invite des chairs, croque l'enfant, puis le recrache.
Encore plus tard, des maîtres questionnent le gosse et, comme il en sait
long, plus tard encore, le clouent.
Quant à elle, ayant dit « oui », la mort lui est interdite. Elle doit s'
afficher dans des grottes, sur des arbres, aux nues, clamer en tout patois,
point à la légère, la nécessité d'avoir foi.22
Job
Parfois, elle donne naissance. Elle s'extrait du terrier un lapin ou un
chapeau. Elle le lance dans la nature. Elle le constate se fracasser,
pleurer, appeler. Elle ne peut rien pour lui, même si elle l'accompagne,
même si elle l'embrasse, même si elle le caresse, même si elle allonge sous
lui de longues mains, d'immenses mains comme des harpes ou comme des
berceaux. Elle lui recommande seulement de vivre. Et il meurt. Il meurt le
lapin, le chapeau, le mastodonte. Il meurt et elle meurt aussi parce que
mourir lui tient compagnie, que c'est son job.23
Fée
Il
est un fait qu'elle est une fée. C'est reconnu, et en effet elle se penche
sur des berceaux, veille aux sources et transforme les cucurbites. Le reste
du temps, elle enchante, charme, fait Muse, et cause.
Quand elle se lasse, elle prend un balais, mais nul ne croit à la ménagère.
Certains jours, elle se voudrait fesse, boulangère, chimiste, ou
haut-parleur. Tenter de vieillir n'est pas efficace. Malgré l'horreur, elle
ne sort pas de l'enclos des fées, est crue sorcière ou devient chose muette.
Alors elle crache. Elle met des bottes. Elle bombarde. Elle choisit de tuer
avec des mains épaisses, sans magie, en charcutière, mais les porcs sont
enchantés. Elle doit constater qu'elle habite un conte.
Elle tremble dans son cour de fée. Elle voudrait naître.
24
Masseuse
Elle masse. Elle recrute des choses, et masse. Cela fait des troupes,
parfois des armadas. Elle prépare ainsi l'offensive.
Masser lui plaît. Alors elle masse. Masse et masse.
Les choses qu'elle masse l'exigent car les choses se fichent d'être massées
par le vent, les fleuves, les ducs, les géomètres. Massez nous, vous !
Alors elle masse. Elle masse depuis l'orée des heures. Elle massera encore
longtemps. Elle entretient le monde au bord de l'attaque. Elle le conduit
aux lèvres du volcan, où elle masse des magmas. Elle les mêle. Elle les
triture. Elle prépare avec ses immenses tendresses la lave bouillant d'aise.
25
Rapport au temps
Beaucoup croient tuer le temps en s'étendant sur un sable, en patientant, en
guettant son vol triste, en écartant les cuisses, en l'y serrant, mais,
elle, à chaque essai, elle se l'est planté. Il l'habite donc, établi,
prompt à pousser, mangeant son ogre par ses racines.
Pour autant, elle n'abandonne pas. En boîte, où elle le mène, les danseurs
semblant assez méchants pour le piétiner, elle tente de le perdre.
Parfois, elle croit réussir, et s'éclate, mais son cruel sait les usages,
lui revient du bout de la phrase, payant un verre, l'invite.
Elle ne cesse de trouver du temps. Par les chemins, les amours, les
paroles, devant elle, en flocons où elle s'enfonce. Elle tente de le
pomper, mais il ne coule pas tant qu'on s'imagine. Elle prétend aussi en
manquer. Qui le croit ?26
SignifierSoir et matin, la nuit, tous affirment qu'elle signifie.
Un
jour, pour éviter, elle se fit feuille entre des souffles, mais s'offrir aux
vents mêmes fut vain. Elle signifiait. On lui postait des questions : quels
sont vos buts ? Torture. Nul non-but n'est admis.
Pour s'apaiser, elle s'avale. D'autres fois, elle convoque des
cannibales, mais leur appétit rate. Ca continue.
Elle s'essaie sans ficelle, ombelle au ciel, tige en voltige, mais on lui
signifie qu'elle est une fée, qu'une fée parle, donc signifie, qu'elle ne
peut en être autrement, ceci jusqu'à la fin, et que la fin manque.
Puisque se taire est vain, elle dégorge sans retenue.
27
Continuelle
Elle coupe les ponts, mais c'est trop peu. Faudrait couper les vivres.
Alors elle coupe les vivres. Aussitôt les gamins la repèrent, la dévorent à
souhait.
Par malheur, dès dévorée, les camions apportent des nourritures. Les gamins
la vomissent et la voici en recharge de son âme. Couper les vivres ne suffit
pas. Les sexes aussi !
Au
ciseau, à la faux, elle en coupe. Qui aurait cru qu'il y en eût tant, et
prêts à la tonte ? Une moisson ! A cet instant, chacun l'acclame, et ils
en font leur machin, leur rien. C'est ce qu'elle espère.
Les sexes récupèrent vite, et l'envahissent. C'est ce qu'elle souhaite, mais
ils exigent sa joie, elle veut couper les ponts. Elle les coupe.28
PrésenceLoin de se projeter ou de se souvenir, elle fait de la présence. Quoi de
plus dur ?
Au
chevet de la nuit, elle apporte les veilles. Quoi de plus rare ?
Elle marie au sol l'escalier des anges. Quoi de plus improbable ?
Elle y grave la fraîcheur que chassent les aigres. Quoi de plus heureux ?
Elle rend le désespoir habitable.
Loin d'être loin des signes, elle est au plus proche de l'heure, dans le
pain des présents, comme une eau qui surgit.
Loin d'être toujours proche, cependant, elle sait partir. Elle est à la
lumière dans les prés, sentinelle.
29
Bergère
Son
troupeau de secrets, elle le mène brouter des têtes. Pas harassant : les
têtes rappliquent avec leurs cheveux et offrent jusqu'à ces amas mous, mal
broutables, leurs cerveaux.
Cela
la lasse. Comment bronzer avec tant de secrets, donc d'ombres ? Son
troupeau finit par lui faire la nuit. On ne voit que lui, et elle y perd.
Alors, elle l'égare. Elle l'époumone au hasard des montagnes. Elle le laisse
bêler parmi les randonneurs, qui s'y jettent. Des secrets, en voulez-vous ?
En voilà !
Comme d'un vieux grenier, elle s'en défait, mais elle a beau perdre, d'
autres prospèrent, vrais gros furoncles perçant sa surface, flamboyant,
puis s'en arrachant, accroissant encore son troupeau.
Elle a beau se rendre à l'évidence, des essaims de secrets autour d'elle
bourdonnent. Les chercheurs de miel font la queue.
Elle voudrait n'enfanter aucun feu noir, vivre au simple, mais, puisque
tout grouille d'invisible, elle gère.3OMéthodes d'absence
Pour mieux s'absenter, elle se farde. Ses tripes alors sont congédiées,
ainsi que ses âmes. Demeurent des surfaces luisantes et baillantes qui se
déplacent. Leurs effets se font vite sentir : pas un quidam ne la remarque ;
nulle observation ; on l'oublie si nettement qu'elle peut parcourir les
avenues et les parcs.
Parfois, bien sûr, des lèvres contactent ces surfaces fardées. Quelques
chairs s'arrogent le droit de s'ériger parmi ces courbes. Des oreilles
cherchent même à capter les gémissements, mais, à travers les strates, rien
ne souffle : personne absente.31
A l
'accueilTravaillant à l'accueil, elle les voit venir de la mer, avec leurs malices,
leurs malles, leurs écumes, violents et seuls. Elle leur transmet les
consignes, fait son orifice.
Ceux qui ont encore la rage de visiter tentent l'introduction, mais beaucoup
stagnent, sans odyssée à mettre au comptoir. Elle doit alors les absorber.
Quand un peu de nausée la casse, elle observe la sortie des vainqueurs, si
proche.
Elle les voit s'embarquer avec des mémoires, des sacs, des espérances. Ils
ont profité. Ils ont dû savoir mentir, mais son travail n'est pas d'
inventaire. Elle préfère tenir l'accueil, d'ailleurs.
A l
'accueil, faut être ouverte. Elle l'est.
32Mouiller une théorie
Elle entre parfois dans une théorie et la mouille. La théorie se laisse
faire, car toute théorie a soif. C'est connu.
Ce
sont d'abord sur les structures quelques taches à peine visibles, presque
rien, moins qu'une moisissure, mais ce quasi rien n'est pas sans
conséquences. Des ondulations apparaissent, un léger tremblé, des
boursouflures, de fines, mais non négligeables, anomalies.
Comme elle s'attarde, et ne cesse de mouiller, elle fait beaucoup boire sa
victime. Cela conduit à des ballonnements, ici ou là, à des gonflements plus
ou moins graves, puis à des torsions, des ruines. Certaines zones deviennent
molles. On voit des parallèles se baiser, des oppositions s'épouser, des
tracés fondre. Plusieurs audaces, purs minarets de concepts autrefois liés
à l'ivresse des alouettes, gondolent, se font roulures, copulent, et dans
certains secteurs, mènent orgies. Cela finit par constituer une pâte
lente, non homogène cependant, avec d'étranges grumeaux, des formes mobiles,
où s'épanouissent des champignons. On dirait une crème abondante en
humeurs, une espèce de soupe où tremper, une cuisine. La théorie, tout à
fait mouillée, compromise, se fond alors dans le réel. C'est son effet
physique.33
Au
détecteur
Quand elle se passe au détecteur, rien.
Elle
trafique l'engin, le flatte, force les jus, tape, dépoussière, insiste, se
cogne aux capteurs. Elle espère se détecter un trognon au moins. Mais rien.
Elle sonne creux.
Le
détecteur n'est pas coupable. C'est un modèle dernier cri qui l'aide pour le
reste. Quand elle le pointe vers les choses, étonnant ce qu'il indique,
mais, vers elle, rien !
Dépitée, elle vagabonde dans la planète, attrape un homme, lui colle l'
oreille contre elle, l'écoute l'écouter comme un coquillage. Toujours
ahurissant ce qu'il détecte, l'homme, menteur détecteur, con ! Il n'en
finirait pas. Des mondes.
Alors, elle le consomme.
34
A
quand la concentration ?
Quand elle se concentre, elle se trouve étrange, et échoue. Elle n'approche
du point souhaité que par l'appel au messager, mais ce dernier la rend vite
confiture. Loin d'atteindre l'oil de sa cible, elle diffuse. Elle barbouille
la nuit de ses états.
Comment se faire centre quand quelque fuite d'elle l'étale ? Elle multiplie
les incarnations, les images. Elle ne rencontre pas son cour.35
L'
éventail
Les
jours où elle fait l'éventail, elle refuse d'être morte. Qui voudrait l'
assassiner se heurterait à un refus poli, mais net. Elle enverrait fermement
balader tous les candidats à son meurtre.
Beaucoup tentent donc de passer pour souffles. Ils se font aussi
transparents que possible, fluides, souples, à peine tièdes, et l'
environnent. Alors elle les bat. Elle les agite. Elle les brise, et ils se
délectent d'être ainsi vannés parmi ses éclatantes couleurs. C'est leur
plaisir, et c'est le sien quand elle fait l'éventail.
Les
plus malins parviennent à s'inscrire sur ses signes. Ce sont parfois les
plus mal armés, les moins beaux de l'air, mais leurs jeux de mots savent s'
aventurer.
Quand elle fait l'éventail, elle tolère.36
MouvementsElle
donne sans objet des choses. Elle donne son ventre, sa maison, son eau, son
abondance, ses bras. Elle donne la vie, elle donne la danse. Elle donne l'
éclat, l'iris, les poissons. Elle donne froid. Elle donne même les dons.
Elle creuse pour se donner encore plus. Elle donne sa forme. Elle donne ses
organes. Il n'y a plus rien qu'elle ne donne, même le monde. Et puis elle
prend. Elle prend tout. Elle ne laisse pas les trognons. Elle est tous les
puits à la fois qui pompent, tous les murs qui boivent tous les fleuves. Et
soudain elle se convulse. Elle est un soubresaut, un coup. Elle s'apaise, et
la nuit se saoule de planctons, d'astres, d'attentifs rôdeurs, hagards,
éperdus, fous, hirsutes, et qui attendent qu'elle donne, donne encore. Et en
effet elle donne, jamais usée, méduse.
37Charme
Impossible cible, elle erre en imposant ses lunes et ses lièvres. Si des
archers se lèvent pour la flécher, ils ont beau bander leur attirail, ils s
'ébattent bien mieux à massacrer un saint ou des faisans. Quant à l'aligner
au fusil, nul n'en vit les effets, sauf de style, puisqu'elle se dérobe dès
qu'on croit la vêtir. Volage dans les dédales, elle fleurit d'arc-en-ciel
les leurres et les trappes. Ceux qui l'écrivent en souffrent le charme. Les
mots dits d'elle vivent d'envols.
38
Encre
Les
jours où elle est de l'encre, elle attend qu'un passant y trempe sa pointe,
la fouille, puis l'étale au blanc. Si nul n'advient, elle persiste en son
flacon sans rien perdre de sa morgue où les Roméo s'accumulent. Elle se
concentre. Elle se nuit. Elle cherche à épaissir l'angoisse.39
Manon
Elle
n'est pas une négation, mais n'en est pas non plus le contraire. Rien n'
éloigne plus de son vertige que l'idée de fausseté, sinon la conviction de
son exactitude. On ne saurait exclure qu'elle ne soit l'inverse de ce que l'
on n'aurait pas pu croire. Elle ne laisse aucune chance à qui ne désespère
pas de ne pas se laisser mourir au reflet de lune de son puits. Nulle
dialectique - pas même celle du manque - ne l'élabore. Elle n'est pas le
néant bien qu'elle ne soit, à bout de nuit, rien d'autre. Elle est ici
peut-être de fuite, sans nom, à moins que Manon ne soit seule manière de l'
appeler impossible.
40
Obsèques parfaitesSi d
'aventure elle est morte, demeure sa cérémonie.
Durable vache, parce qu'elle a su assez durcir pour encorner le réel, elle
continue à faire traire son silence aux masques. Elle les bloque sous des
voûtes, assemblés, mis en fête autour d'un puissant jet de mots. Avec leurs
chants, elle nourrit la transhumance de sa gloire, et broute au visage le
sourire du narquois qui ne croit pas sa fin.41
Hirondelles
Il
se trouve qu'on se perd à penser qu'elle n'est pas la seule, qu'elle possède
un étrange pluriel dont on ignore s'il est volatil, sonore, ou bonnement
réel. Il ne manque pas de places où l'on rencontre d'elle toutes les
apparences, mais il demeure qu'on ignore si elle réside dans l'une plutôt
que dans l'autre, ou dans l'ensemble du poulailler. Qu'il y ait là du
caquetage ou qu'on l'imagine en vérité dessus les robes et les nues, elle
effare par son multiple les yeux qu'étonne sa présence.
A
bien mal y penser - la prenant pour une île, l'onde ou l'aile des sources -
il paraît on ne peut plus clair qu'elle est troublante, et que son multiple
enfui dans l'un se trouve devenir l'appel mystique, ou l'ironie, des
hirondelles.
42
La
nuit des ailes
Elle
se multiplie sans miracle, mais le phénomène émerveille, voire sidère, et sa
permanence n'y change rien. Qu'elle déambule sous tant de formes, en tant de
lieux, avec ses âmes si diverses, ne manque pas de laisser baba les
girouettes et les puits, ceux qui rêvent d'un oil unique, profond, rond
comme une pleine lune, et ceux qui se livrent aux airs. Qu'elle soit blonde,
brune, ou rousse, on ignore ce que tellement d'ailes taisent des grottes de
l'envol.
43
Sa
retraite
Certains jours, elle se retire dans son homme, et l'astique. Elle espère
depuis longtemps que ses organes brillent, mais ils sont ternes et souvent
gras. Son homme n'a rien d'un Dieu, surtout du point de vue de ses tripes.
Il n'est même pas diable. Il est flasque. Il est sale. Il est plutôt
dégoûtant, mais il a un intérieur. L'avantage d'un homme, c'est le creux.
Quand elle se retire dans le sien, elle en constate le dégueulasse. Tout y
est vieux garçon qui se néglige, chaussettes, vaisselles mal empilées, draps
sales, bouts de femmes traînant entre les rasoirs. Mais où se retirer, s'
abriter, sinon dans son homme ?
Alors elle l'astique. Elle vide ses ordures. Elle les récolte, les rumine,
parfois les recrache, en catimini, dans la salle de bain, mais d'ordinaire
avale. Ca l'écoure et ça l'ennuie, mais quel autre moyen d'avoir une
retraite, sinon vider son homme ? Elle n'a pas d'autre ermitage.
44Au
désespoir du point
Rien
n'est plus impossible que de la mettre au point. Certains y tiennent, mais
ils font rire. Leurs aiguillons sont trop grossiers, car elle déborde et se
fait figue à mesure que l'esprit croit s'ajuster. D'autre part, de toutes
parts, de part en part, elle se fendille, se brise, s'éclate, diffuse en
mille et treize billevesées dont le tourbillon éblouit. Vanité de sa chasse
! Promesse d'arc-en-ciel ! Quand même sa robe est arrachée, une lune où la
peau d'un âne l'éclipse, et le passage par son cour n'ouvre qu'au vent.
Seuls, ceux qui tissent sur son flou un souple filet de lettres peuvent
croire un moment toucher à sa promesse, car ils la flattent, mais ils
constatent vite la vanité de leur vanité. L'exil aussi sera pour eux. Mieux
vaudrait qu'ils
aiguisent leurs mots vers l'innommable.
S'
ils la préfèrent néanmoins, ils pourront toujours poursuivre, sans manne, ni
fertiles îlots, sans même un étoile, vers l'exigeant mouvant pays du triple
point.
45
L'
atelier-visagesElle
fait des visages, mais ignore comment, ou le couvre. Qui pénètre son atelier
ne voit que des fils d'ombre. L'essentiel est ailleurs, peut-être au revers
des yeux, de la bouche, sous le métier des lèvres, dans le trou. En tout
cas, si l'on se figure deviner après avoir palpé quelques masques, on se
gave ! Les visages ne sont pas des personnes, vagues coquilles, ou des
crânes. Ils sont les visages, et elle n'en fait qu'à sa tête. Qu'autrui
fasse face !
Certains s'amarrent à tel ou tel de ses visages, ou s'y embarquent. D'autres
voudraient en faire un plancher, et piétiner, et des murailles, et s'y
enfermer. Plusieurs voudraient les recoudre, puis les clouer au plafond
pour dormir en les voyant. Quelques uns les sèchent, ou les empaillent. Les
collectionneurs en ont des piles. Plusieurs médecins conseillent d'en
prendre en tisanes pour mieux mourir, ou de ne pas mourir, et même vivre.
Ses
visages traînent partout, sur les trottoirs ou dans les champs. Les gens
prudents en font des surfaces, les malins les croquent, mais les naïfs, avec
leur gros cour lourd, y tombent. Ils périront, mais ils n'oublieront plus
que ses visages, qui n'on pas l'air de lacs, en sont toujours.
46
Culture
Elle cultive ses amants dans le fumier où leurs rangs dressent des hampes
qui la flattent. Tandis qu'ils se consacrent à leur ascension, l'oil plat,
elle les note.
Pour les encourager, elle épand sur eux des secrets pourris, et plusieurs
en tirent de poétiques feux d'artifice.
Quand trop d'ennui la pénètre, elle s'ébranle vers son abondante
plate-bande, et piétine.
47Maladies
Ses
maladies, elle n'en cause qu'à mi-mot. Elle en suggère la gloire horrible,
révélant parfois quelque tranche d'abîme, mais aussitôt par dessus plaquant
le soleil de ses âmes. Elle laisse entendre des grouillements, des travaux
de rats, des égouts rouges sous le velours. Elle s'indigne qu'on veuille
habiter son secret, mais elle en fend assez les murs pour que les yeux s'y
collent. Cela doit la divertir d'arracher un à un ces organes collés à ses
fissures, qui souhaitent s'y ficher, et s'ouvrent sous ses doigts comme des
figues.
48Marine
Elle est si peu la même qu'elle paraît un ciel. Les marins seuls vaguement
savent s'y comporter. Ils n'en ignorent pas les nuits, le vent abominable,
les merveilleux nuages, le pot au noir.
Ceux qui oublient de travailler la mer n'ont de ressource qu'au hasard.
49
Gaveuse
Dès
qu'elle connaît son cannibale, elle le gave. Le voilà gastronome au point
qu'il n'en peut mais, se fait lourd, rouge, planète massive, puis reste.
D'
ordinaire, elle traque les proches. Elle bourre ainsi son fils, son mari,
son amant, un frère, le prêtre du coin, un pauvre diable local, mais si l'
impossible tient l'ici, elle franchit l'horizon, enlève un exotique, lui
fiche d'autorité un biberon , le cloue, lui l'affamé, aux petits plats.
On
l'a vu grossir une femme, et, plus récemment, un chien, un chat, des lapins,
une sangsue. Peu lui importe la bouche pourvu qu'elle y livre sa graisse !
Afin d'éteindre le feu de son vide, elle aime déverser des chairs, surtout
les siennes, dans des entrailles.
Cela la flatte aussi de voir gonfler les ouvres qu'on lui consacre. Elle
aime nourrir des livres, des hymnes, des aquarelles ou des bronzes, et,
quand tout est plein d'elle, en commenter les crottes. Cela l'exalte. C'est
sa fin. Elle tient les deux bouts comme un fécond coup de dés.
50
Têtes pressées
Pour presser une tête, elle ouvre les cuisses. Cette
entreprise ne la trouble pas : depuis l'aube des temps elle en sait les
secrets et le tour.
Ouvrir les bras l'oblige à presser la tête contre son cour, tâche
ennuyeuse pour qui en manque et craint que la coulante cervelle puisse
occuper le trou qui en tient lieu.
Non
! Elle préfère serrer entre ses cuisses, puisque le nettoyage y est
commode, qu'elle sait y avoir de l'ignoble, et qu'apparemment la tête s'y
plaît coincée, éponge heureuse dont suinte la langue.
51L'
autopsieuse
Elle s'autopsie pour convaincre.
En
général, l'autopsie se pratique nu, mais rien n'empêche de porter des gants,
un long boa, une voilette, une dentelle, ou une jupe pendant qu'un couteau
ouvre les seins. La nudité autorise tout de même les plus vastes ouvertures.
Elle la choisit systématiquement quand elle se scie ou qu'elle entreprend de
s'enfoncer une lame au ventre, puis de remonter par le cour jusqu'à la
gorge. Pareille déchirure illustre en effet le fonctionnement des cordes
vocales dans sa liaison avec le sexe. Le spectateur en tirera de puissantes
leçons quant au rapport entre ce qu'on pourrait nommer la bouche d'en bas et
la bouche d'en haut, ou, d'autre façon, entre le désir et le verbe. Cette
leçon mérite un hommage, sans doute.
Après si révélante autopsie, n'est-elle pas en droit d'espérer un poème, l'
offrande d'un poisson, ou d'un bouquet ? Il n'est guère que son reflet
pourtant qui l'honore à sa convenance. Les autres spectateurs fuient.
Aussi, sans renoncer encore à s'autopsier devant un homme, c'est souvent
face à une lame de cristal doublée de nuit qu'elle s'ouvre.52
L'
ange au jardin
Elle est le linge qu'elle pend aux fils un jour léger de vent. Elle est la
robe bleue. Elle est le drap. Elle est toutes les petites culottes et le
torchon à carreaux rouges. Elle est la troupe des mouchoirs, le pyjama, les
soutiens-gorge pâles. Ses mains disposent les épingles pour que l'ensemble
tienne à peine, mais tienne. Tous les secrets sont en éclats. Le ciel
immense promène un peu quelques nuages sur le jardin.
53
En
boîte
Elle l'entortille sur son ventre afin qu'il l'envahisse et qu'elle le
dompte, mais il danse sur elle, lui mord les seins, les fesses, ride sa
face, swingue sur la piste de ses paupières, creuse sa chair, s'enroule
serpent au sexe de ces messieurs, et puis s'envole quand, croyant le
coincer, elle ouvre sa boucherie. Tout son travail de prostitution n'y sert
de rien. Elle ne l'écorchera pas. Elle ne le hachera pas. Elle ne le fera
même pas bondir par ses cerceaux. Quand il s'aventurerait dans son antre, il
en resurgirait, face sanglante, plus hideux que jamais, et elle a beau l'
appeler « mon fils, ma chose, mon chéri, mon béribéri » il revient, la mord,
l'invite, la picore, la moud, renverse son cirque, et pas un lasso pour le
lier, rien que ses mains avec leurs doigts, leurs ongles, leurs sales
bagues. Elle tente alors la longue longue danse, appâte sa meute d'amants,
les traîne, bras dans les bras, les fait saccager, dans les lumières, les
allées, au tambour, rien n'y fait. En dépit de l'atroce charnier de nuit,
parmi ses cris, malgré ses seins, elle sait que le temps ne bande pas pour
elle, qu'il se tient calme, qu'il prend un verre sous la croix de ses
joies, et que son magnifique ventre, comme l'éclat, sera vaincu.
54
Raisons d'être
Le
collier de ses crimes sur ses seins passe et repasse avec l'éclat de ses
bontés, sans arrêt, comme l'écume avec le sable quand la vague pousse.
Quelques individus se pendent aux meurtres ou aux faussetés. D'autres s'
enroulent dans la douceur des draps. Elle rit également de leur lumière ou
de leur antre, prend des poses et dit la prière, s'abandonne aux fureurs
puis s'accorde aux lyres, étouffe et fait respirer, est harmonie et hyène.
Quelle importance de la scruter ? Il fallait que la mort fût - et donc
elle - pour que les couleurs apparussent. Il fallait cette morsure
incertaine pour qu'il y eût des imparfaits du subjonctif.
55Taupes
Les
heures sont ses taupes. Toutes lui trouent des archipels de puits où elle s'
espionne, mais sans se rencontrer. Bien sûr, elle en prend au piège, les
écosse, les écorche, les écoule. Elle en fabrique volontiers une profonde
soupe d'heures qu'elle fait tourner avec des ailes, une soupe repue,
pesante, apparemment parfaite pour combler. D'autres heures cependant rôdent
dans les serrures de la maison, le matelas, et - pis ! - la glace. Toutes
épient et forent, ce qui l'agace.
Pour
stopper, sur la viande, ce pot aux taupes, elle le renverse. Effet top.
56
Sous
la questionQuand
un homme est une question, comme elle en sait la rareté, elle le soulève,
vite s'y met. Elle espère qu'il fera d'elle un tunnel, mais l'homme,
souvent, la bourre. Il la lèche comme un Dieu qui ne devrait pas fondre, la
femme de sa vie, son immeuble, sa baignoire. Il la prend pour une réponse
et oublie d'être une question.
Elle
se relève alors, l'exauce, conclut.
57
Vaseuse
Parfois, elle se prend résolument en mains, et se tourne. Cet acte lui
donne forme. Des seins naissent, des fesses, des bouches, quelques âmes, et
ses doigts, habiles, les font monter, descendre, disparaître, fleurir. Elle
compose un vase que d'aucuns se risquent à emplir. Ils s'y glissent. On ne
les entend plus vanter leurs réussites, leurs projets. On n'en parle plus qu
'à mots couverts. On les envie. Ils font rêver. Puis on la voit se défaire,
faner, s'avachir, perdre col et pied, disparaître dans le tapis. Elle s'est
atteinte. Elle s'est détruite. Un peu de nuit coule d'elle.
58
ConnuDans
son ventre, elle plante un homme. Il pousse.
L'
homme gémit, gesticule, fait des tours. L'homme dilate, expose, expire, bat
des pieds. L'homme est un convoi, est un troupeau de buffles, est un
transport de troupes, est un couteau, est un grillon. Il est aussi un
homme.
Par
bruine, lune, aurore, ou vent, sans qu'elle recule, l'homme pousse. Il est
en somme une poussée constante, mais dès qu'il se connaît, il s'avoue
confus. Elle le comprend, se l'arrache, part.59
Elle
appelleAu
bord de la nuit, sur les caps, dans les boulangeries,
A l'
extrémité du brouillard, depuis l'horloge,
Dans
la boîte de la forêt, parmi les plats de nouilles, au téléphone,
Dans
l'orchestre des venins gris, dans la peur, depuis le ventre,
Dans
l'écran où elle rôde nue,
Elle
appelle,
Et
happe, ou mord.
60A
deuxElle
aime parler de masturbation. L'autre s'en étonne. Elle lui dit en avoir
besoin, que c'est sa manière, que rien n'est plus voluptueux que le museau
des mots qui se recourbe.
L'
autre l'écoute, s'empoisonne, bade aux nuages qui franchissent son crâne, le
boivent, l'étiolent entre les cuisses du ciel.
61En
cassantQuand
les hérisser l'ennuie, elle polit ses proches pour avoir des miroirs. C'est
un travail régulier, lent, patient, soigné, d'une méchanceté douce, pendant
lequel elle chante. De s'éprouver au polissoir, puis polis, les proches se
sentent honorés. Ils se pressent face à elle, jouent les confidents,
accueillent ses traits et ses humeurs, récoltent son visage ou ses fesses, s
'essaient aux profondeurs. Elle cherche, quant à elle, en eux sa preuve,
mais comme ils sont trop polis pour être au cour, elle les traverse. N'
ayant rien à faire de ses doubles, elle les brise.62
Noise
Qui l
'a crue elle-même est déjà saigné. Elle rit de l'amour et des attachements.
Elle est lucide comme un fer et chacun de ses mots ment. Elle cherche noise
à la fraîcheur. Quand elle embrasse, les visages crèvent.
Elle
promène son oil parmi les hêtres qui gazouillent. Elle en fait tomber les
nids d'heures douces. Ses pied écrasent.
Tel
ou tel l'adore. D'autres fuient. Nul n'ignore, s'il l'a vue, qu'elle est,
par derrière sa face, le ciel où choient les paysages.
63Femme
varie
A l'
occasion, elle souhaite être un objet et l'est. Des gens en font des
cales, des bénitiers, la forent, la grignotent. Ils l'emplissent de cendres,
de chaussettes, de cadavres ou de jus. Ils la curent. Ils l'octroient. Ils
franchissent à coups d'elle leurs peurs.
D'
autres jours, le monde est son couteau. Elle attrape la falaise, les
oiseaux, le matin, et poignarde avec. Elle cisaille d'étoiles les promesses.
Elle
peut aussi devenir un harpon, ou le ciel. Ballet né de nuages.
D'
autres jours, c'est le sujet.
64En
quête du noyau Elle
a un trou, mais pas de noyau. Elle en veut un. Tel est son problème. La
terre, les cerises, les atomes, les voûtes en possèdent, mais elle ? Quel
?
La
nuit, parfois, elle y croit . Toute sa chair se dilate autour, chaude,
soyeuse, présente, sans manque. C'est si rassurant d'avoir un noyau,
prospère, qui habite.
L'
éveil, cependant, la rend au vide. Elle s'avoue creuse. Que faire alors
sinon s'ouvrir au ciel pour accueillir les météores, ou semer en soi les
cendres, se bourrer d'ombres ?
Elle
quête en ville son noyau, parmi les hommes, au fond des boîtes et au faîte
des cris. Beaucoup proposent de l'être, mais, vite pompés, sont dissous,
vomis, désorbités.
65
TraitsSes
traits attirent, mais tuent les spongieux et les tendres. Beaucoup s'y
portent, s'y piquent, s'y font étoiler l'entraille.
Rien
de plus impossible que de la composer cible ou tableau. Qui s'y essaie s'y
troue. Seuls les cochons, qui la bouffent sans la voir, croient à son
portrait entier, dont ils n'ont que faire, mais les soucieux de sa
rencontre fabriquent un labyrinthe mobile, où ils perdent pose et s'
éclatent. Qu'ils se taisent ou crient, ils ne contactent aucun monstre et s'
en ouvrent.
Sur
la tripaille de leurs questions, elle tire un trait.66
Vers
son nombre
Avide, elle quête son heure, son homme, son nombre.
Elle
le veut simple et double comme un minuit.
Elle
exige qu'il l'exige, soit un inverse et puisse en partie se renverser jusqu'
à la jouissance sans visage, stérile, pourtant quasi divine.
Son
atteinte sera discrète, lors d'un échange de nocturnes, une scène où la
divergence et l'union s'accoupleront au plus extrême.
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