Richard Millet
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La langue et la musique pour territoires

« Nous sommes des voyageurs égarés à la croisée d'époques contradictoires ; des survivants ; des passagers d'une mémoire qui excède le seul individu, les morts continuant de rêver en nous autant que nous pensons à eux, de même que nous sommes vus par beaucoup plus d'êtres que nous n'en regardons. » (Ma vie parmi les ombres).
Richard Millet est un écrivain secret et fort singulier et, même après plus de trente livres, il reste un curieux bloc de granit de la langue au milieu de son siècle. Entrer dans ses livres procure un mélange d’envoûtement et d‘un certain malaise tant il est proche et lointain tout à la fois. Il faut le lire et le relire pour le saisir. Cette langue surannée à force de tension et de travail semble venir d’ailleurs, elle est là lente, serrée sur elle-même, longue.
Elle semble se refuser à nous et nous entoure pourtant. Mais dans la pudeur extrême des mots, l’impudeur de l’homme apparaît souvent.
Richard Millet est un écrivain écartelé entre des expériences doubles : naissance dans le patois limousin et la langue française, enfance entre le granit du plateau de Millevaches (les mille sources), et le jasmin de Beyrouth inhalé de 6 à quatorze ans.
Il est aussi déchiré entre la pureté de la langue et la volatilité de la musique, entre la nostalgie et le besoin de vérité, même si celle-ci se révèle noire, hantée par les "gourles". Le Liban et la Corrèze irriguent son œuvre.
Il aurait sans doute préféré être compositeur que romancier, mais la volonté de retarder l’œuvre de destruction du temps, de redonner la parole aux ombres contre l’oubli, ces ombres au français malhabile, le fera écrivain pour devenir leur parole retrouvée. « Témoigner pour ces gens et ces choses comme personne ne l'avait encore fait ». Mais il porte la douleur d’être une sorte de compositeur raté. Et chez lui le sonore prend le pas sur les odeurs et le rythme de ses phrases doit beaucoup au sens musical. Le nulle part de la musique, sa consolation se retrouvent dans ses livres.
Moine-soldat de la langue française, chevalier du subjonctif et des subordonnées, croisé de la syntaxe et des méandres des temps imparfaits, il veut se sauver par l’or pur de la noblesse du parfait parler et écrire français. Il voue aux gémonies la plupart des autres écrivains coupables de négligence envers ce sacré absolu, le sentiment de la langue. « Car je prétends vivre en écrivain et nous sommes très peu nombreux. Beaucoup d'auteurs et peu d'écrivains... » .
Son livre-culte « Le sentiment de la langue », récemment réédité et enrichi, est un hymne dédié à l’usage du français (« La langue nous empêche d’être nus comme des sauvages. ").
Sa rencontre fondamentale avec Louis-René des Forêts en 1977 lui apprend les hautes solitudes de l’exigence: celui qui écrit est toujours seul, sans ami, à peu près comme l'être de désir recherche dans les plus doux liens la solitude, la terrible, la belle solitude ". Il sait que l’ écriture est aussi une épreuve physique.
Aussi nombreux sont ses ennemis, qu’il entretient avec volupté par ses positions provocatrices sur l’engagement et sur la morale (il est pris pour un écrivain corrézien de droite très réactionnaire), sur la musique (il prend position pour la musique contemporaine contre l’opinion générale et disserte sans fin sur la musique).
Il s’amuse de traverser ainsi le paysage avec son aristocratie désuète et ses paroles à rebours du monde moderne.
Il est témoin d’une langue morte, le limousin, et d’une langue qui peut mourir le français et surtout de tout le monde rural qu’il a vu s’éteindre à Siom, village entre Tulle et Aubusson, sur les hauts plateaux limousins. Ce pays obscur" entre l’eau, le granit et le ciel ", aux gens repliés « dans les éternelles postures primitives », fut aussi celui de mon enfance avec l’image de ces chouettes clouées aux portes des granges pour exorciser le mal.
« J’ai vu finir une civilisation qui avait duré des siècles. Ils sont tous morts, les Bugeaud comme toutes les grandes familles siomoises, et c’est pourtant parmi eux, hommes et femmes que j’ai vus vivre et que je croyais immortels, que j’erre aujourd’hui, perdu ou sauvé par l’écriture, ombre parmi les grandes ombres de Siom. »
Pianiste assidu mais amateur, il ne sera jamais compositeur et la musique restera latente et secrète avec toujours le Clavier bien tempéré de Bach qui résonne en lui. Il connaît ce langage, mais ne peut assister par phobie au moindre concert public. Mais lui le polisseur de mots, le potier du langage, a forgé une écriture granitique, souveraine aussi proche de Bossuet que de Faulkner.
Exigeant et austère il revendique cela :
"Pour moi, l'écriture doit s'éloigner le plus possible du langage parlé. À moins de travailler directement sur sa matière, comme Céline. J'utilise toutes les ressources de la langue. Il faut respecter le plus possible la syntaxe. »
Mais il passe dans ses textes la sexualité, la beauté des filles, la fragilité de la vie.
Vie parmi les ombres ? Non, il passe simplement avec son éternel sourire, un peu dédaigneux, au milieu de ses contemporains. Détestant la foule et les salons littéraires il en fait pourtant aussi partie. Quand vous lui parlez de ces contradictions, il esquive poursuivant intérieurement sa haute quête de l’ écriture ne renonçant pas à son mépris envers le présent inculte, sa volonté d’immédiateté, son absence de langue et de littérature.
Il ne saurait être réduit comme un écrivain régionaliste malgré ses six épopées corréziennes ((La Gloire des Pythre, Le Renard dans le nom, Ma vie parmi les ombres, Lauve le pur, L'amour des trois soeurs Piale), pas plus que Faulkner n’est seulement un écrivain du Sud.
Il refuse d’être un archiviste de la ruralité, il se veut acteur et combattant de son immédiat et non-passéiste.
Il n’est pas dans le regret mais dans la vision de ce qui se défait sous nos yeux
« J'écris sur le vide perdu des campagnes, mais aussi sur la déculturation du monde ».
Délivré du poids de la mort et du pesant silence qui émanent de cet horizon, il cingle vers ailleurs sachant que "la vie est bien autre chose qu'une poignée de songes »
Sa profonde exigence littéraire, son art de fouiller les âmes et les corps le rendent essentiel. Égaré en notre siècle avec son parler des siècles classiques, il est un barrage contre l’oubli des mots, des tournures et des hommes.
Sa hantise de la musique, (La Voix d'alto, Musiques Pour la musique contemporaine), lui fait rechercher une couleur, une rythmique de ses phrases qui font que parmi les écrivains actuels il est un des rares qui gagne autant à être lu à haute voix. Ses longues phrases sinuent comme un fleuve qui prend tout son temps pour respirer comme une respiration musicale. Il nous dit que la musique est «cet autre versant du silence».
Son amour pour la musique de Sibelius, autre musique du silence et des ombres froides lui est congénitale.
Sa haine aigue du rap et du rock aussi.
Le goût du passé est profondément en lui. Et il va le retrouver aussi bien dans le Beyrouth de son enfance, de 1960 à 1967, en déambulant dans les rues entre l’appel du muezzin et le son de la cloche, que dans Siom son village du Limousin, lui né à côté à Viam en 1953.
Là, il s’essaie à communiquer encore en langue natale avec les anciens, sorte de chœur antique de la tragédie du monde.
Noire est la terre limousine, noire sont parfois ses personnages, mais rugueux et justes. Plus que le temps retrouvé avec volupté et douceur, Millet témoigne en artisan des mots des artisans disparus de la vie, des objets usuels. Comme Bergounioux il sait la magie d’une vieille chaise en bois, d’un morceau de ferraille, et surtout le tragique de ce qui meurt à jamais dans nos mémoires. La vieille terre de la langue, il la porte, " la voix, les langues, les textes n'étant que l'ombre portée du temps sur la terre ».
Il semble lui aussi un artisan cousant en silence ses mots qu’il veut parfaits et porteurs de la beauté de la langue française. Lui le républicain, élevé à la mission laïque de Beyrouth il a parfois des accents de l’Ancien régime. On a parfois peur de voir resurgir la glorification du sol et du sang.
Mais son tragique immanent, son désespoir profond, son ironie hautaine, le maintiennent à la hauteur de l‘écriture. Il dit le monde sans pudeur en se mêlant de tout. Sexualité, odeurs, surtout les odeurs mais aussi des obsessions et des cris traversent sa prose, le désir y ruisselle. Sa sanctification de la mémoire ne lui fait pas masquer le monde moderne et il ne se réfugie pas dans des incantations stériles ou vaticinatoires. Il fait entendre les voix et la grandeur de l’écrit. Sa violente écriture est son seul engagement, mais quel engagement !
Certains comme Quignard décrivent le livre comme une errance, Millet en fait une gloire au sens ancien du mot, une leçon de ténèbres, avec la glaise de la vieille terre de la langue.
Et passent les visages et les voix, l’odeur des fougères et celle de la solitude, celle des femmes, des très jeunes filles, et des sexes aussi. Tout cela lutte contre le temps qui cogne et malmène, de son travail de sape en nous et hors de nous : Puisqu'il n'y a pas de dignité du temps et que le temps n'est-ce pas est le contraire de la dignité - l'oeuvre de la mort, la destruction, l'oubli. Richard Millet est un écrivain secret parce qu’il nous renvoie à nos propres secrets :
" Nous n'appelons, nous n'invoquons, n'attendons jamais que nous-mêmes dont nous sommes séparés par le cri ou le murmure que nous émettons en nous approchant. "(LE SENTIMENT DE LA LANGUE).
Laissons-le s’expliquer :
" Je réinvente ici les visages, les voix, les gestes, les pensées de ceux qui m'ont vu naître et sont morts sans avoir fait beaucoup de bruit, désespérant de restituer leurs vies, sinon de façon sommaire, superstitieuse, aléatoire, injuste : des spectres reconsidérés par le fantôme de l'enfant que je fus et que nulle voix d'adulte, nulle écriture, pas même une photographie, ne saurait rappeler à la vie, et qui font de moi une ombre parmi les ombres, un archiviste sourd et un voyant presque aveugle, ce que j'écris ici étant bien peu de chose en regard de la terreuse épaisseur de ces existences. Je voudrais donner de la vraisemblance à ce qui n'a plus de voix, de corps, ni même de destin parce que nul ne se souvient d'eux et ne souhaite entendre parler de ces morts qui m'ont précédé dans la terre froide de Siom et qui me montreront le chemin, le moment venu lorsque je descendrai dans des caves bien plus profondes que celles que j'explorais enfant. " Ma vie parmi les ombres.
Oeuvres de Richard Millet :
L'INVENTION DU CORPS DE SAINT MARC, POL, 1983
L'INNOCENCE, POL, 1984
SEPT PASSIONS SINGULIÈRES, POL, 1985
LE SENTIMENT DE LA LANGUE, Champ Vallon, 1986
LE PLUS HAUT MIROIR, Fata Morgana, 1986
BEYROUTH, Champ Vallon, 1987
L'ANGÉLUS, POL, 1988 (Folio n'3506)
LA CHAMBRE D'IVOIRE, POL, 1989 (Folio n'3506)
LE SENTIMENT DE LA LANGUE il, Champ Vallon, 1990
LAURA MENDOZA,POL, 1991
ACCOMPAGNEMENT, POL, 1991
L'ÉCRIVAIN SIRIEIX, POL, 1992 (Folio n'3506)
LE CHANT DES ADOLESCENTES, POL, 1993
LE SENTIMENT DE LA LANGUE I, II, Ill, La Table Ronde, 1993, prix de l'essai de l'Académie française, 1994
COUR BLANC, POL, 1994
UN BALCON À BEYROUTH, La Table Ronde, 1994
LA GLOIRE DES PYTHRE, POL, 1995 (Folio n'3018)
L'AMOUR MENDIANT, POL, 1996
L'AMOUR DES TROIS SOURS PIALE, POL, 1997 (Folio n"3199)
CITE PERDUE, Fata Morgana, 1998
AUTRES JEUNES FILLES, avec des dessins d'Ernest Pignon-Ernest, Éditions François Janaud, 1998
LE CAVALIER SIOMOIS, Éditions François Janaud, 1999
LAUVE LE PUR, POL, 2000 (Folio n'3588)
LA VOIX D'ALTO, Gallimard, 2001 (Folio n'3905)
L'ACCENT IMPUR, Dar An-Nahar, Beyrouth, 2001, prix Phénix 2002
LE RENARD DANS LE NOM, Gallimard, 2003
MA VIE PARMI LES OMBRES, Gallimard, 2003
LE CAVALIER SIOMOIS, La Table Ronde, 2004
FENÊTRE AU CRÉPUSCULE, conversation avec Chantal Lapeyre- Desmaison, La Table Ronde, 2004
MUSIQUE SECRETE, Gallimard 2004
POUR LA MUSIQUE CONTEMPORAINE, Fayard 2004
DEVORATIONS, Gallimard 2006
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