Pierre Morhange

Une poésie du sentiment lui-même

 

 

 

 

morhange

 

Je crois qu'un poète doit tout avouer, tout ce que fait son âme jusqu'aux pires ombres. (Morhange).
Mes poèmes vous regardent de leur seuil (Morhange).

 

« La vie est unique », proclamait Pierre Morhange, exclu parmi les exclus. Surréaliste en rupture d’André Breton pour avoir choisi Marx au lieu de Rimbaud, communiste révolutionnaire horrifié par le stalinisme et quittant la sainte église oppressante du Parti Communiste, résistant au milieu de la France molle et complice, juif distant puis redécouvrant la Shoah et donc exclu du monde normal pour avoir osé remuer les braises du passé.
Oui la vie est unique et cette belle maxime d’homme libre, Pierre Morhange l’aura mise en pratique pour lui-même dans sa vie et dans son œuvre, uniques toutes les deux.
Mais le lourd chariot aveugle de l’histoire est passé et plus aucun livre de Pierre Morhange ne se trouve en 2010.
À peine trouve-t-on son célèbre poème « Berceuse à Auschwitz », ou quelques poèmes non représentatifs de cette œuvre au noir qu’est sa poésie, parfois zébrée d’ironie féroce. Pourtant une légende, une lumière, se dresse peu à peu autour de lui. On se passe son nom et ses poèmes le soir à la veillée des mots, et quelques jeunes poètes se souviennent de lui comme astre obscur et indispensable.
Mais c’est la dévotion ardente et lumineuse du poète Frank Venaille qui aura tant fait pour la compréhension de cette œuvre unique, et nous fait retour de mémoire et obligation de rendre hommage à celui qui était « le sentiment lui-même ».
Paul Eluard disait de lui : « Pierre Morhange dont la poésie est une des clés de l’avenir… ».
Nous avons sans doute perdu cette clé, celle d’un homme blessé, plein jusqu’à la souffrance d’amour vrai.
« Pierre Morhange, ce poète scandaleusement méconnu aujourd'hui », écrit l’ami Pirotte.

Pierre Morhange saigne des autres, des « trop de morts, du trop de mal » du monde. Sa poésie, enfouie comme lui dans la solitude, reste essentielle. Sa poésie est morale et éthique. Sa poésie est aussi âpre, âpre à la vie, et au gain des hommes. Elle est lucide tout simplement.


Elle nous dit encore et toujours ceci : La vie est unique et fragile, et lourde la douleur.
Sa poésie nous rejoint et nous renverserons le temps pour la relire.

 

 

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Une vie unique

 

Moi seul, le poète, je sais que c’était
Plus que le désert désolé
. (La vie est unique)


De cette vie apparemment désolée et solitaire, le poète Pierre Morhange a su faire « plus que c’était ». Révolté contre ce « trop de morts et de mal », persécuté par l’antisémitisme et la bêtise il aura dépassé son destin :
Juif ou pas il y aura la mort, la Mort aux lèvres de raisins.


Donc juif il fut, mais assimilé et fondamentalement de culture d’abord française, mais il était indissolublement juif en tant que minoritaire né.

« Je suis né d’une famille juive, de vieille origine française. Je n’ai reçu la moindre éducation juive, sous quelque forme que ce soit. Mais dès ma jeunesse, j’ai senti et assumé quelque chose en moi de profondément juif. Et qui porte un nom extrêmement clair : c’est la sensibilité juive. Celle que l’on trouve chez Henri Heine, chez Franz Kafka, chez Max Jacob. Chez moi donc aucun judaïsme. Ce qu’il y a en moi, et je l’assume, c’est ma judaïcité. Il me semble que dans ma moelle, dans mes nerfs, dans mes méninges, je porte tout ce qui est arrivé aux juifs depuis les premiers temps, tous les égorgements, tous les malheurs, toutes les précarités. C’est cela qui a fait mes nerfs, c’est cela qui a fait ma sensibilité, et lorsque ma parole sort, elle est porteuse de tout cela qui m’a formé au cours du temps »
il ne concevait son destin juif que par un témoignage universel et une solidarité dans la douleur.

 

Sa vie semble avoir été « une solitude de fer » (Frank Venaille), elle aura été dévouée aux causes sociales, à l’utopie, à la glorification du quotidien, des humbles à la beauté des femmes simples.
Il naquit le 22 juin 1901 à Paris. Et il est mort en 1972, retiré de bien des choses et revenu de bien des illusions.
Sa trajectoire est une symbiose entre amour et haine de la vie, du bonheur impossible, de la solitude prégnante et d’une dévotion à la condition humaine :
Le Bonheur dansera sans moi mais j’aurai préparé la salle.
Il est donc issu d’une famille juive émancipée et non religieuse, une famille de musiciens. Il fait ses études secondaires à Rollin et Condorcet, et ses études supérieures à la Sorbonne. Son service militaire renforce sa foi révolutionnaire. Il fonde en 1924 la revue Philosophies avec Henri Lefebvre, et milite ardemment à la fois au Parti Communiste et au mouvement surréaliste où il côtoie surtout Eluard et Breton.
Il est actif dans toutes les guerres politiques et littéraires de cette époque. Mais il démissionne avec fracas du mouvement surréaliste le 27 octobre 1925 pour divergence idéologique, il en devient le « frère ennemi ».
Lui voulait à la fois changer la vie et changer le monde.
Il écrit souvent sous le pseudonyme de John Brown des pamphlets révolutionnaires. Il s’intéresse beaucoup aux ouvriers américains, esclaves modernes selon lui et anime son groupe Philosophies. Il chante les lendemains qui chantent et la victoire du prolétariat. Pour cela il crée une poésie proche du mouvement Octobre de Prévert, nimbé de néoréalisme, de compassion à l’humanité, d’influence aussi des poètes russes contemporains avant tout Maïakovski, mais aussi d’Henri Heine qu’il admire.
Son recueil de 1930, La vie est unique en porte témoignage.

 

Mais pour lui aussi« La barque de l'amour s'est brisée contre la vie courante. Comme on dit, l'incident est clos ».
L’amertume va venir et la défiance envers le communisme aussi.
Il sera professeur de philosophie dès octobre 1932 et achèvera sa carrière à Paris, au lycée de Condorcet où il fit ses études.
La fin de sa vie fut celle d’une retraite au monde et la solitude assumée.
Les événements marquants de sa vie seront :
- sa rencontre avec Motia, son grand amour, en 1926.
- pendant la deuxième guerre mondiale sa clandestinité et son engagement dans la Résistance en pays de Bigorre, lui qui fut traqué aussi en tant que juif et exclu de l’université par la France d’alors.
- sa découverte horrifiée de la Shoah qui le bouleverse à jamais et lui font écrire ses poèmes les plus poignants.
Tout cela fait une vie unique.

 

 

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Une œuvre unique

 

La seule douleur propre est la douleur farouche (Paris Février dans L’estafette dans le vestibule)

Pour que je fasse des poèmes/ il faut que je souffre/ et j'en fais très souvent. (Pierre Morhange cité par Frank Venaille)

« L'homme sera quotidien ou ne sera pas » disait Henri Lefebvre son ami de la revue Philosophies crée en commun. Et Pierre Morhange, lui aussi philosophe, se consacrera à faire sa vie à hauteur d’homme et ses poèmes comme reflets aigus du quotidien et de la critique de la vie quotidienne. Pierre Morhange c’est surtout les cris du prophète face au monde absurde, sa douleur, sa souffrance, sa rage, ses visions.

Pour Morhange il n’est pas question de la magie de la poésie, de l’ivresse des images. Il s’agit « de rééquilibrer l’homme » par les paroles de vérité simple et frappante des mots.
 « La poésie n’est pas un but. La poésie est un moyen. Et la beauté n’est pas un but, elle est un surcroît. Le reste est littérature (bonne  ou pas), et non poésie. Un point c’est tout » (Pierre Morhange)
« Je suis un homme de vigie et non un magicien de paroles » aurait aussi pu dire Morhange .
Morhange prend la parole pour ceux à qui on l’a refusé, il parle au nom de tous, les humbles et les autres. Il parle comme celui qui se lève, « comme Job qui dira toujours ce qui manque ».  Il ne gémit pas, il dit, il crie. Il parle la langue commune, mais pas les slogans élémentaires du réalisme socialiste. Le réalisme pour lui est la réalité humaine, la lucidité à apporter aux autres pour les désaliéner.

Aussi peu lui importe les grands fossés de silence entre ses recueils, l'absence de reconnaissance de ses pairs, il n'écrit que par nécessité intérieure, que pour dire la frustation de la destinée humaine, de la précarité humaine.


Frank Venaille aura tout dit de cela parfaitement :
« Pierre Morhange et la souffrance active… Chaque événement imprévu le blesse et s’il choisit la solitude, c’est qu’il a bien compris que la douleur morale s’accepte, se dompte et s’apprivoise, se combat mieux dans le silence, le renfermement, le repli en bon ordre de soi [...] Devant ces visions et les sensations ressenties, il appelle la mort, convoque la folie, qui, très vite, lui paraissent indignes de lui. Alors, pour lutter, faire face à la cruauté ambiante et à l’angoisse qui en découle, il écrit. Voilà le travail auquel se livre l’alchimiste Morhange : opérer une transmutation telle de ses sentiments qu’ils puissent devenir autre chose et pourquoi pas un poème ! […] poèmes d’une sorte de visionnaire de l’Histoire, qui prédit, dénonce, hurle de rage. » (Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Flammarion, 2010).
Le même Frank Venaille sur lequel écrit Morhange :
« Jeune cheval de feu !... Écorché du premier coup. Et aussi comme souillé. Mais je te vois prêt et décidé à repartir. Venaille, c'est de la famille de Villon, de Vallès, et là où ils vécurent… C'est une poésie du sentiment de la menace, éprouvé intensément par le jeune héros, dont l'âme est révulsée par un risque si tragique et si absolu… », ces s’appliquent à lui-même.
Car il y a de la révolte en lui, du sentiment tragique, de la révulsion devant le quotidien du monde.

Il est marqué par  la précarité,  le train de l’abîme, le temps qui déchire les amours et les gens.
« Seul comme un mouton je paissais l’effroi et la solitude » (Bible dans Le blessé).
Il a connu l’herbe amère de la vie, sans perdre sa foi en l’homme. Pourtant ces mots grelottent devant la triste condition faite aux hommes.

Lui se repliera dans la solitude alors qu’il se veut donner l’espoir aux autres :
« C’est quand il sort de sa solitude qu’il trouve les problèmes. Mais c’est dans la solitude qu’il trouve ses solutions. »


Parti du surréalisme qu'il n'a jamais fait sien, puis d’une sorte de néoréalisme social, sa poésie va porter le poids de la résistance et la découverte de la Shoah. Elle se fera alors concise, compacte, simple en apparence car se voulant immédiate et voulant rejoindre « les plus misérables des hommes qui ne sont pas aimés qui ne sont pas aidés voie lactée de solitude » (L’estafette dans le vestibule).
Pierre Morhange a mal aux autres, car il est toujours en train de les aimer. Lui est dans sa solitude, sa douleur farouche et altière, mais il se voulait présent au milieu de tous, cœur attentif.
On dit qu’il faut vivre
Il faut surtout aimer les hommes (Maison de feu Rothschild à Tarbes).

Pour être à hauteur des hommes, des humbles, sa poésie sera figurative, réaliste, affleurante au quotidien. Parfois proche de Prévert, souvent proche de la douleur, ses mots sont ceux d’un humaniste descendu dans l’arène, d’un déchiré par la vue de la vie autour de lui :
« Ne me faites pas faire ce que les heureux peuvent faire ne l'exigez pas de moi ».

Lui le malheureux par identification absolue aux autres, sera l’exigence en poésie. Il prend le risque poétique « de descendre au cœur même de la réalité».

Morhange prend la parole pour ceux à qui on l’a refusé, il parle au nom de tous, les humbles et les autres. Il parle comme celui qui se lève, « comme Job qui dira toujours ce qui manque ».  Il ne gémit pas, il dit, il crie. Il parle la langue commune, mais pas les slogans élémentaires du réalisme socialiste. Le réalisme pour lui est la réalité humaine, la lucidité à apporter aux autres pour les désaliéner.

Il avait fait sienne cette maxime de Spinoza:« La vraie philosophie est une méditation de la vie et non de la mort ».
« Dans la nuit que nous traversons, peuplé d’ombres et de rêves noirs… Pierre Morhange, poète lyrique, écrivain engagé, chantre d’infirmité et de tendresse, avance, sa lanterne sourde à la main. Et nous pouvons un instant prendre mesure exacte de ce qui nous manque. » Oliven Sten dans Action poétique n°18.

Sa poésie se voulait « un cri, un long cri ». Il ne voulait que des poèmes vrais, en parlant avec son sang.

Si Pierre Morhange a fini sa journée et ses jours, sa poésie semble nous dire : À votre tour de vivre ! Lui nous aura fait croire en l’aube, lui qui commençait à ne plus y croire.

 

Un chien hurlait doucement
Et dans le ventre de ce cri
Craquèrent les chaussures
Du premier passant
Les premiers craquements de la campagne
Chantèrent comme des milliers de petites bougies
Et un lourd vaisseau d’oiseaux
Rasa de son ventre la ville
Et bondit en l’air en grondant
Mais voici vraiment le matin
Les brumes séparent encore les collines
Le ciel remonte à son vaste poste
Et les couleurs excessivement roses des toits
Oh ! sont toutes prêtes à m’aider à la joie

 

L’aube poème extrait de la Vie est unique de Pierre Morhange

 

 

Gil Pressnitzer

 


 

 

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Choix de textes

 

Les poèmes cités ici, et hélas introuvables temporairement, sont extraits du livre Le sentiment lui-même, comprenant les recueils Le Blessé, Autocritique, La robe, L‘estafette dans le vestibule, paru chez Pierre Jean Oswald dans la collection PJO-Poche en 1966.

 

morhange

 


                              à Esia in Memoriam.
Tu es et tu seras
Ma très légère neige
Sans fondre jamais
Tu nous regardes et nous regarderas
La vie se bat
Oh ! Comme tristement tu me regardes
Tes corbeaux sont perdus
Et nous ? Nous allons où ?
Oh ! que tristement tu viens et que tu neiges
Neige où tu es morte
Avec un cri de neige.
(Poème extrait de Le blessé)
***
BERCEUSE À AUSCHWITZ


Mon bel enfant en habit bleu
Te voilà bien vêtu de velours angoissant
 Mon bel enfant en habit de faim
Je suis le grand nuage où tu cherches du pain
Mon bel enfant en habit de sang
Ta mère ne peut plus te reverser le sien
Mon bel enfant en habit de vers
Ils brillent pour ta mère comme des étoiles
Mon bel enfant en habit de folie
Au crochet de mon cœur vous pendrez ces guenilles

Mon bel enfant en habit de fumée
Vous ne m’avez pas dit si je peux me tourner.
(Poème extrait de Le blessé)

Un chien hurlait doucement
Et dans le ventre de ce cri
Craquèrent les chaussures
Du premier passant.
***
BERCEUSE A AUSCHWITZ


JE te laisse aux loups
Aux grenouilles à la boue
je te laisse l'étoile
Et les oreilles de la boue
je te pose dans l'enfer
je te laisse à tous ces bras
Dans tes yeux et dans ta bouche
Dans ta chair entre tes doigts
Dans ton nombril entre tes bras
Dans ton thorax et dans tes mains
je verse mon plomb brûlant de mère
je jette mon âme dans ta vie
je recule et je m'en vais
je suis l'ancien drap de ton lit
je suis ton mur à la maison
je suis ta poutre et ta chanson
J'impose mes paumes la grande fois
jamais geste aussi faible
N'a été plus lourd
je recule et je m'en vais
Je suis l'étoile que je t'ai donnée
je suis la boue je suis les loups
Je suis les dents qui entreront
Dans ta chair que j'ai bénie

Je suis le vent nazi
Et les sobres poteaux du gibet
je suis le poing qui t'assommera
Et ton petit sang qui coulera
je suis ton cri aux yeux immenses
Et la tiédeur de ton ventre
Partie dans le vent des sapins
je recule et je m'en vais
je suis ton drap d'eau glacée
Ta sueur et tes glaires
Tes intestins tout déchirés
je suis le bois écorché
Auprès de tes os arrachés
je suis ta dent
Dans un vêtement
je suis l'étoile que je t'ai donnée
Je recule et je m'en vais.
(Poème extrait de Le blessé)


***

 

 

 

 

DESCRIPTION


ON en avait du mal à sauver sa famille
Des chats affolés qui tirent leurs petits par la peau du cou
Ils courent dans le feu des incendies comme des brindilles
L'incendie de la fatigue nous noie
Le sac de la fatigue déjà porté par les os
Des animaux qui ne connaissent rien aux griffes nouvelles
Grandes comme des gueules des griffes en arc et affamées
Des griffes qui font de l'ombre grande comme des chambres
Des griffes partout installées comme des temples dans des forêts

On en avait du mal à sauver sa famille
Les routes sont des pièges les champs cognent
les pieds
Les plaies ont les hommes et l'instinct fait le guet
Les camions ont la nuit c'est l'ombre la plus grande
Elle entre dans les chambres dans les murs dans les lits
Et longtemps après les enfants tremblent
Ils vivent écrasés par l'ombre des camions
Les enfants ont des yeux d'oiseaux de nuit
Même en plein soleil prunelle est un soupirail
Et l'enfant vit en bas par son œil regardez
Il est dans une cave touche le salpêtre les murs noirs et gras

On en avait du mal à sauver sa famille
C'est vrai on courait parfois comme souris
Et des hommes-chats les chats de l'ennemi
Têtes de foire têtes de conte aux lèvres aux yeux vernis

On en avait du mal à sauver sa famille
On joue sa vie sur les yeux d'un passant
Le passant ne sait pas trop ce qu'il fera
On joue sa vie aux cabarets crasseux
Que fera ce valet ? Que fera cette reine ?
Que fera ce persil et cette hallebarde
Ce profil blanc pincé de fil de fer
Et la plate couronne et ce bonnet noir ?
Imitons les furets
Et ressemblons
Aux hérissons
Des oiseaux heureux grisés dans les branches
Recevons la chanson plus forte que nous

On en avait du mal à sauver sa famille
Généreux paysan général de ma vie
Tu nous as portés comme des agneaux
Dans la citadelle de tes failles
Tu as donné ton sang et pudique ton eau
Matrone sévère aux mendiants de vie
Matrone sévère aux mendiants perdus
O porte maudite fermée aussitôt
Il ne faut pas courir pour être entendus
Un jour nous aurons de merveilleux manteaux.
(Poème extrait de Le blessé)


***
Juif

 

J'AI vu mon visage
L'étoile d'un miroir brisé
J'ai serré ma poitrine
Dans mes bras solitaires
J'ai serré dans mon cœur détesté
Le diamant de la justice
(Poème extrait de Le blessé)
***

 

 

 

 

MUNICH SENTI EN BRETAGNE

 

LA lune chaque soir davantage
Monte la guerre
Ce soir seulement la lune montre
Le décor cassé d'un monde
Son œil borgne n'est plus calme
Et demain la pluie se lèvera
Rideau du théâtre
Et chaque âtre d'homme
Se serrera pierre sur flamme
Et la lune sera femme
Qui part
             et laisse seul
                                chaque homme.
Saint-Malo, septembre 1938.
(Poème extrait de Le blessé)


***
LA PLUIE


La pluie et moi marchions
Bons camarades
Elle courait devant et derrière moi
Et je serrais notre trésor dans mon cœur
Elle chantait pour nous cacher
Elle chantait pour endormir mon cœur
Elle passait sur mon front sa peau mouillée
Et humaine ma chère pluie
Elle tendait l'oreille
Pour savoir si mon chant silencieux était anéanti
Elle me met les mains sur les épaules
Et court tant haut dans la plaine du ciel
Et tant me montre les diamants du soleil
Et tant toujours me caresse la peau
Et tant toujours me chante dans les os
Que je deviens un bon camarade

J'entonne une grande chanson
Qu'on entend et les cabarets et les oiseaux
Disent à notre passage Maintenant
Ils chantent tous les deux.
(Poème extrait de La robe)

***

A LUMIÈRE DE FEMME

 

LES pauvres jambes nues
Dans des souliers pourris
J'y vois la vie
Mener un train très doux
Écarter des rideaux
A lumière de femme.

(Poème extrait de La robe)

***

PRIVATION


TES mains fleurs
Flétries aux casseroles noires
je les avais serrées sur mon cœur
Et c'est là la désolante histoire
Et le chagrin des jours
Passe dans tes yeux
Très beaux Pour
Les toucher des lèvres de son amour
Mon cœur en fait toujours des dieux
Où sont tes robes d'autrefois
Gentilles et comme toi douces
Comme ton haleine ? Toi
Mon printemps battu de feuilles rousses
Et la vie nous retire notre eau
Et nos âmes se serrent l'une à l'autre
Nous restons seuls avec le drapeau
De notre rencontre un jour sur une côte.
(Poème extrait de La robe)
***
NOCTURNE


VOICI mes mots Marie avec ma lueur
Car voici mes mots annonçant mon amour
La mort aussi toujours nous borde
Notre amour se garde
En étant simplement le nénuphar large
Qui s'endort sur la nuit
C'est bon de se sentir racines
Plongées ensemble
Et ensemble buvant
Le beau monde nocturne
Le front du vol des grands oiseaux
Auprès de nous frissonne
Le mariage est chanté par les airs de l'ombre
Quand les feuilles de lune
Se cachent et penchent et tombent
Dans le sûr taillis que nous sommes
Aux racines serrées
Aux racines du monde.
(Poème extrait de La robe)

***
CHANSON

Sur le pont des morts
On apporte un repas
jours et nuits dans la soupière
- Tailleur pourquoi ne manges-tu pas ?
- Mes aiguilles sont restées là-bas
Elles aussi tombent en poussière
Doucement la reine
Mange un petit morceau.
 (Poème extrait de La robe)
***
LE LOGIS

EST-CE que je connais les hommes ?
Je ne connais que les dieux
je ne connais guère les hommes
Une femme m'habite
Et je suis un logis
Est-ce que je connais le monde ?
Je connais surtout les heures
je ne connais pas le monde
D'une femme me soucie
Et je suis son logis
Mes murs s'écartent
Elle bouge
Mes murs la serrent
Elle rit
je reçois la lumière et la pluie
Que j'amasse bonnes pour elle
je lui cache le salpêtre
Et mes trop rugueux moellons
Mes fenêtres s'ouvrent et l'aident
En parfums et en rayons
Mes ors mes noirs et mes soirs
Sont le tapis de ses regards
Mes planchers sont les bras
Qui doucement proprement la portent
Mon plafond est un hallier
Qui se nourrit de ses soupirs
Et s'émerveille de son rire
Mes chambres se jalousent
Quand l'une d'elles est choisie
J'ai des cours dans chaque mur
Et tout mon poids est attentif
Aime-t-elle sa maison ?
Le sait-elle ? Que veut-elle ?
Des vers noirs longs et ronds
Rongent mon bois et ma pierre
(Poème extrait de La robe)


***
L'AMOUR LA CHAIR TA CHEVELURE


L'AMOUR la chair ta chevelure
Sont désertion
Et maintenant que mes yeux dorment au fond de ton lac
Me parvient la lointaine imperceptible nouvelle
De ma trahison
je n'ai pas abordé la vérité par la porte sévère
Mais comme une plante un chien
Mon cri n'a pas été nu
Il s'est vêtu de ta chevelure
En me courbant je suis entré dans ton charme
Et maintenant que mes yeux dorment au fond de ton lac
Me parvient la lointaine imperceptible nouvelle
De ma trahison
Brillants comme des roses
La chair heureuse comme un grondement de lion
L'âme comme des griffes qui bâillent
Nous mentons
       Auprès de la neige qui porte la nuit
Nous mentons
       Auprès du vent glacé qui dit la vérité
Nous mentons
       A droite et à gauche du mendiant solennel
(Poème extrait de La robe)


***

DANS LE PASSAGE

 

JE ne connais que ton visage
Ta face qui te montre et te cache
Ses graves linéaments
Ses angles et ses frémissements
Ce que la mer du monde y tourne
Et ce qu'une autre mer y donne
Celle des amours et des terreurs de l'homme
Elle s'en vient à marée basse
Quand la première a tout laissé
le ne connais que ton visage
Que pourrais-tu me donner d'autre quel autre gage
Homme mon seul pays
Et mon vrai paysage   
En ces matins entr'ouvrant leurs rideaux        
Au croisement dans le passage    
Où nos ombres se frôlent    
Sans même se héler
Chacun de nous tiré par ce qu'il faut qu'il tire
Et n'imaginant plus
Rien pouvoir donner?

(Poème extrait de L’estafette dans le vestibule)

 


 

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Bibliographie

 

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Tous ces livres sont épuisés à ce jour.


La vie est unique, Gallimard, 1933
Bouquet de poèmes pour mes amis de Bigorre, 1948
Le blessé, Au Colporteur, 1951
Autocritique suivie de pièces à conviction, Seghers, 1951
La robe, Seghers, 1954
Poèmes brefs, revue Strophe, 1966
Le sentiment lui-même, PJO, 1966
Le désespoir clamant, monsieur Bloom, 1983


Sous le nom de John Brown
Billets de John Brown où l’on donne le la, Maurice Darantière, 1924.


Traductions
Poèmes d’ouvriers américains, Au colporteur 1951


Le livre indispensable
Pierre Morhange par Frank Venaille, collection « Poètes d’aujourd’hui », éditions Seghers, 1992

 

 

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Date de mise à jour : 07/11/2010