Boris Pasternak

 

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Choix de poèmes

pasternak

 

Michel Aucouturier est la référence incontournable pour la traduction des poèmes de Boris Pasternak. Certains autres ont parfois réussi, eux aussi, à rendre cette poésie « obscure et raffinée » comme Sophie Laffitte.
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AOÛT

Ce matin, fidèle à sa promesse,
Depuis le rideau jusqu'au divan,
Le soleil a traversé la pièce
Du bandeau de ses rais de safran.
 
Il a vêtu d'ocre chaleureux
Le village et la forêt entière,
Tout mon lit, mon oreiller humide
Et le mur auprès de l'étagère.

La raison de ces traces mouillées
Me revint: j'avais vu dans mon rêve
Que vous tous, pas à pas, vous suiviez
Par le bois mon cortège funèbre,

Un par un, deux à deux, tous en file.
L'un de vous se souvint qu'aujourd'hui
Nous étions le dix août, ancien style,
Transfiguration de Jésus-Christ.

En ce jour une lueur sans flamme
Se dégage au 'sommet du Thabor,
Et l'automne à l'éclat d'oriflamme
A lui seul attire les regards.

Et vous alliez, par une aulnaie tremblante
Et nue et misérable, au cimetière,
Où la forêt, d'un rouge de gingembre,
Luit comme un pain d'épice à la lumière.

Avec ses cimes, sans un mouvement
Gravement voisinait le grand ciel.
Et les lointains, où chantaient longuement
 Les coqs, semblaient échanger des appels. 

Dressée dans la forêt du cimetière,
Était la mort arpenteuse banale,
Fixant des yeux mon visage de pierre
Pour me creuser une tombe à ma taille.

Chacun pouvait percevoir nettement
À ses côtés un bruit de voix tranquille :
C'était ma voix prophétique d'antan
Qui résonnait, à l'abri de la ruine.

« Adieu, ô Transfiguration d'azur,
Adieu à toi, l'or du second Sauveur.
Verse le baume d'un dernier amour
À l'amertume de la dernière heure.

Adieu, jours de détresse et d'affliction.
Séparons-nous, toi qui jettes le gant
À tout l'abîme de l'humiliation,
Femme, - de ton combat je suis le champ

Adieu l'essor de l'aile déployée,
 Le libre envol ignorant les obstacles,
Et l'univers au verbe révélé,
La création, et le don des miracles. »

(Poèmes de Youri Jivago dans la traduction révisée de Michel Aucouturier)


 

Après la tempête de neige

Alentour, la tempête apaisée,
Tout repose et le calme revient.
À loisir de la rive opposée
Me parviennent les cris des gamins.

Mais je dois me tromper, je m'égare,
Je délire, ma vue a baissé:
Femme blanche, cadavre de plâtre,
L'hiver tombe et gît renversé.

Et le ciel se repaît du moulage
Des paupières serrées et sans vie.
il n’est pas un rejet sur les arbres,
Un copeau que la neige n'enfouit.

La rivière gelée et la gare,
La forêt, le remblai, le fossé,
Tout a pris des contours impeccables,
Sans arêtes, sans aspérités.

La nuit, quand déjà je sommeille,
Ébloui, je me lève en sursaut:
Faire entrer l'univers sur la feuille,
De la strophe épouser les contours.
 
Je voudrais, imitant la sculpture
Des buissons et des souches, dresser
Sur la page une mer de toitures,
L'univers et la ville enneigée.

1957

(Traduit par Michel Aucouturier)


 

Je voudrais parvenir au cœur
Des choses, en toutes:
Dans l'œuvre, les remous du cœur,
Cherchant ma route.

À l'essence des jours passés,
Leur origine,
Jusqu'à la moëlle, jusqu'au pied,
À la racine.

Des faits, des êtres sans arrêt
Saisir le fil,
Vivre, penser, sentir, aimer
Et découvrir.

Ô, le pourrais-je, je ferais,
Fût-ce en fraction,
Huit vers pour peindre les grands traits
De la passion:

Ses injustices, ses péchés,
Fugues, poursuites,
Coudes et paumes, imprévus
À la va-vite.

Et je déduirais ses raisons
Et sa formule,
Je répéterais de son nom
Les majuscules.

En vers tracés comme un jardin
Vibrant des veines
Des tilleuls fleuris un à un
En file indienne.

J'y mettrais la senteur des roses
Et de la menthe,
Les prés, la fenaison, l'orage
Au loin qui gronde.

Tel des fermes, bois et jardins
Et sépultures
Le miracle enclos par Chopin
Dans ses études.

Le jeu du triomphe accompli
Et son tourment,
C'est la corde qui se raidit
Quand l'arc se tend.

1956

(Traduit par Michel Aucouturier)




ON COMMENCE AINSI...
 
On commence ainsi : vers deux ans
Des bras de sa nourrice on vole
En des méandres mélodieux,
Et l'on gazouille, et la parole
Vient quand on va sur ses trois ans.

Et voici comment on commence
A comprendre : dans le fracas
D'une turbine qui s'élance
 Soudain l'on ne reconnaît pas
Sa mère, sa maison et soi.

Que peut, se posant sur son banc
De lilas, la beauté traîtresse,
Sinon de voler les enfants?
C'est ainsi que les soupçons naissent.

Et que mûrissent les chimères.
Laisser une étoile hors d'atteinte,
Quand on est Faust et visionnaire?
C'est là que guettent les tsiganes.

Qu'au lieu de maisons vont s'ouvrir,
Planant par-dessus les clôtures,
Soudaines comme des soupirs,
Des mers. Que naîtra la mesure.

Que l'on verra les nuits d'été
Se prosterner dans les avoines
Implorant l'aube: accomplis-toi,
La menaçant de ta pupille.

Qu'on prend le soleil à partie,
Que l'on commence à vivre en vers.

(Thèmes et Variations – 1923 Traduit par Michel Aucouturier )



LE VENT

Moi, je suis mort mais toi, tu es en vie,
Et le vent, se plaignant et pleurant,
Balance la forêt et la datcha,
Et non pas chaque pin séparément, Mais tous les arbres réunis,
Et tout le lointain illimité,
Comme les coques des voiliers
Sur la surface d'une baie navigable.
Et cela, non pas par désir de prouesse,
Ou pour assouvir une vaine fureur,
Non, c'est pour trouver au fond de cette tristesse
Les mots qu'il faut pour bercer ta douleur.
Sous un saule tout enveloppé de lierre,
Nous cherchons refuge contre la tourmente,
Nos épaules sont recouvertes d'une mante,
Nos bras s'enroulent autour de ton corps.
Mais je me trompe. Les buissons de ces fourrés
Sont entourés de houblon, non de lierre,
Alors, sais-tu, cette mante, il vaut mieux
L'étendre, tout en large, au-dessous de nous, par terre.

(Les poèmes de Youri Jivago, traduction  Sophie Laffitte)


LA NUIT

La nuit chemine sans relâche,
Et peu à peu s'estompe,
Tandis qu'au-dessus du monde endormi
Le pilote se perd parmi les nuages.

Il s'est noyé dans le brouillard
Et dans ses vagues a disparu:
C'est une croix sur une trame,
C'est une marque sur un linge.
 
Au-dessous de lui, des bars nocturnes,
Des villes étrangères inconnues,
Des casernes, des chauffeurs de locomotive,
Des gares, des rails et des rues.

De toute sa longueur sur le nuage
L'ombre de l'aile s'allonge
Et voguent les essaims
Des astres vagabonds.

Vers le vertige et vers l'effroi,
Vers des espaces inédits,
Vers mille univers inconnus,
Regarde la Voie Lactée.

Dans l'espace infini,
Se consument des continents.
Dans les sous-sols et dans les soutes,
Veillent les gens de chaufferie.

A Paris, au bas des toits,
Vénus, - ou est-ce Mars ?
Recherche sur les murs
L'affiche d'une nouvelle farce.

Et celui qui ne peut trouver le sommeil
En cet horizon merveilleux,
Sous les tuiles du toit,
Seul dans sa vieille mansarde,

Contemple la planète
Comme si le firmament
Avait quelque rapport
Avec son nocturne tourment.

Va, ne dors pas, travaille !
N'interromps pas ta tâche !
Ne dors pas, lutte contre le sommeil
Comme le pilote contre l'étoile.

Artiste, ne dors pas !
Ne t'abandonne pas au sommeil !

 Tu es l'otage de l'éternité
Que le temps retient captif.

(Jour de la poésie traduction Sophie Laffitte)


 

LE JARDIN QUI PLEURE

L’affreux, il s'égoutte et tend l'oreille:
 - Est-il toujours seul au monde ?
Il froisse une branche comme une dentelle contre la vitre,
- Où y aurait-il un témoin dails l'ombre?
On la sent oppressée par le poids
De tout ce qui la gonfle, cette terre spongieuse"
Et l'on entend: au loin, comme en août,             '
Le minuit dans les champs mûrir ...
Pas un son.
Et aucun guetteur alentour.
Assuré de sa solitude
Il recommence comme avant : à nouveau, dévale
Le long des gouttières, le long des toitures.
l'approche de mes lèvres et j'écoute :
Suis-je toujours aussi seul au monde ? à sangloter si ça se trouve,
- Où y a-t-il un témoin dans l'ombre ?
Mais c'est le silence. Pas une feuille ne bouge.
Pas un signe de ténèbres, sauf les sinistres
Bruits de gorgées, de jaillissements en pantoufles,
Tout mêlés de larmes et de soupirs.

(Traduction Sophie Laffitte )


 

Là c'est manifesté ...

Là s'est manifesté le doigt mystérieux de l'Énigme.
Il est tard. Je dors d'un lourd sommeil.
À l'aube je lirai de nouveau, et je comprendrai ...
Mais tout le temps de mon sommeil, toucher à toi, ma bien¬aimée,
Comme à moi-même n'est à nul autre donné;-

Ô comme je te puis toucher !
Serait-ce du cuivre de mes lèvres,
Comme la tragédie peut toucher son public !
Notre baiser ne fait qu'un seul été.
Tout d'abord il s'attarde, s'attarde
Et ce n'est que plus tard qu'éclatera l'orage.
Je bois, semblable à un oiseau.
Sans nulle hâte et jusqu'à perdre conscience.
De ma gorge à mon ventre, lentement les étoiles s'écoulent,
Quand vers le ciel les rossignols lèvent la tête en frissonnant,
Et boivent goutte à goutte le noir firmament.

(Traduction Sophie Laffitte).


 

J'AI AIMÉ, COMME TOUT LE MONDE ...

... J'ai aimé, comme tout le monde. Peut-être est-elle
Encore vivante. Le temps· passera jusqu'au jour .
- Ce n'est sans doute pas demain, mais un jour bien plus tard¬
Où quelque chose d'aussi grand que l'automne
S'allumera sur la vie comme un ciel que rougit l'incendie
Et qu'attendrit le sous-bois. Sur la sottise des flaques,
Crapauds alanguis par la soif,
Sur les clairières frissonnantes
Comme un lièvre, et qui sont jusqu'aux oreilles
Cousues à la natte des feuilles d'antan,
Sur le bruit qui ressemble au faux ressac du passé ...
J'ai aimé comme tout le monde
Et je sais que, depuis toujours,
Les prés mouillés sont mis au pied de l'année.
Au chevet de nos cœurs l'amour dépose
La frissonnante nouveauté des mondes.

(Traduction Emmanuel Rais et Jacques  Robert.)


 

Afin de montrer les écarts merveilleux des traductions voici trois exemples d’approche d'un même poème  :

 

LE POÈME EN FÉVRIER

Février. Prendre un encrier, pleurer!
Dans les sanglots écrire sur février
Tout le temps que la goguenarde boue met
À devenir sur le printemps d'encre un reflet.

Prendre un cab. Pour deux tiers d'un rouble,
Via les sonneries au ciel, le cri des roues.
Rouler jusqu'où l'averse est alarme
Encore plus criarde qu'encrier, larme.

Tout autour, dans la neige fondante cent creux d'encre,
Bourgade par les freux croassants défoncée
Et plus il y a de contingent, plus sûre en l'encre
Des sanglots la poésie est agencée.

(Traduction Armand Robin)


FÉVRIER

Février. De l'encre et des larmes !
Dire à grands sanglots février
Tant que la boue et le vacarme
En printemps noir viennent flamber.
Prendre un fiacre. Et pour quelques sous,
Passant carillons et rumeurs,
Aller où l'averse à tout coup
Éteint le bruit d'encre et de pleurs.
Où, tels des poires qu'on calcine,
S'abattent des milliers de freux
Dans les flaques, jetant un spleen
Stérile et sec au fond des yeux.
Le vent est labouré de cris,
La neige fond en noirs îlots;
Et plus les vers seront fortuits,
Mieux ils naîtront à grands sanglots.

1912
(Traduction Henri Abril)


Février. Encre tu prendras, larmes tu répandras
Écrit sur cela, vide ton cœur en sanglots, chante
pendant que la boue torrentielle qui gronde
brûle dans la noirceur du printemps.

Va louer un attelage. Pour six cents,
cours au travers du bruit des cloches et des roues
vers là où l’encre et tout ton moi endeuillé
sont mis sous le boisseau quand tombe l’averse.

Là où, comme poires brûlées noires comme charbon,
des myriades de freux, feuilles arrachées des arbres,
s’abattent dans les flaques, jetant violemment
une tristesse sèche au fond des yeux.

En bas, la terre noire humide se déchire,
de cris soudains le vent est grêlé
Et plus porté par la chance, et plus proche de la vérité
seront alors les vers enfin déversaient en larmes.

 

1912
(Traduction personnelle)

 



pasternak

Bibliographie

l’essentiel :

Ma soeur la vie, Poésie-Gallimard 2003
Le Docteur Jivago, Folio 2007
Œuvres, La Pléiade sous la direction de Michel Aucouturier
Pasternak, par lui-même par Michel Aucouturier, Ecrivains de toujours. Le seuil 1963
Boris Pasternak,par Yves Berger, Poètes d’aujourd’hui Seghers

 

 

 

 

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