Berceuse pour des poètes yiddishs
retour à la page "Littérature"
retour à l'accueil d'Esprits Nomades
« Le silence vaut mieux que la parole, mais le chant vaut mieux que le silence. » proverbe hassidique.
"Ne pleure pas, ne pleure pas, petit orphelin,
Garde tes larmes même si tu es malheureux.
La vie ne t’apportera que des souffrances,
C’est pourquoi il n’est pas bon que les larmes manquent.
Garde tes larmes comme des diamants.
Tu en auras un jour bien besoin
Quand ton cœur sera prêt à déborder
Laisse couler de tes yeux une larme".Plutôt qu’un Kaddish, prière rituelle des enfants pour leurs parents morts, je préfère dire une berceuse pour que là ils reposent cendres et terres mêlés, ils puissent sourire et s’endormir pour de bon. Et aux travers d’eux célébrer cette langue merveilleuse qui semble s’éteindre : le yiddish. « Le Yiddish est la langue dans laquelle les juifs rêvent ».
(Max Weinreich).
Moïde ani, moïde ani le fanecha (je l’avoue).
Je le confesse j’ai oublié tous les mots des prières. Et le yiddish, je le comprends mal et au travers de l’allemand le plus souvent, je le parle à peine et pourtant je rêve souvent en yiddish. Cette langue vient battre contre moi, contre les vents et les marées de l’anéantissement. Contre la porcelaine de chair qu’ont faite des millions de corps, ces corps mêlant leurs fumées aux fumées des foyers allumés avant de pouvoir trouver une large place dans les nuages. Cette langue qui semble avoir métabolisé le malheur était aussi et surtout une langue de joie. Elle était la langue vernaculaire, la langue profane de tous les jours : celle du charretier, celle du marchand de harengs, celle des prostituées, celle du poète. Et puis les femmes n’ayant pas le droit d’apprendre en ce temps l’hébreu, le yiddish fut leur causerie, leurs railleries, leurs chansons. C’était la langue laïque des gens du quotidien, celles des causeries interminables, celle de la vie, celle de la truculence et non pas ce qui semble rester : la langue des cendres.
Dérivé de l’allemand moyenâgeux de la région du Rhin, (dont il a conservé une grande part de vocabulaire) et emporté comme une langue autonome par les émigrants vers l'Europe de l'Est, il a emprunté la syntaxe et de nombreux mots slaves et hébreux, voire araméens ou persans et, plus récemment, des termes anglo-américains. Puisqu'il s'écrivait en caractères hébraïques, donc sans voyelles, sa prononciation variait d'une région à une autre.
Elle était vivante et sonore, et parlée depuis le quinzième siècle. Elle avait reçue tous les affluents des contes bibliques, talmudiques, et contes populaires.
Cette langue ductile souple, presque orale aura servi aussi bien aux blagues qu’à la célébration en tant qu’alphabet de la mort des derniers messages de toute une génération brûlée vive par le nazisme, et pour les rares les survivants décapitée par le stalinisme. Langue à parfum de souffrance, à incarnation de la nostalgie, le yiddish était devenue la musique d’un peuple. Sa face de joie nous revient dans le vide douloureux de l’absence, aussi elle se teinte elle aussi de tristesse. Ses millions de gens qui parlaient le yiddish semblent murmurer encore ces voyelles, et toutes ces personnes marchent vers nous maintenant.
Si longtemps après la Shoah les berceuses restent, les enfants pleurent. Car les chansons, surtout avec l’apparition des pogroms et des ghettos, sera le ciment d’un peuple isolé, agressé. L’identité des juifs d’Europe Centrale sera véhiculée par les poèmes et les chants. les chansons d’enfants, les chansons d’amour et de mariage, les chants religieux, les chants historiques, les chants d’artisans et d’ouvriers, les chants de combat social et politique, plus tard les chants des ghettos et des camps de concentration, les chants des résistants et partisans (« Ne dis jamais », poème de Gilk).
Nuit et pluie, nuit et vent , flammes lâchées sur les vivants pour faire l’humus de la terre, enfants brûlés et hommes traqués comme des chiens. Tout cela est dans la poésie yiddish. Même le Messie, est-il dit, ne peut supporter ses larmes
La nuit le sait, le vent le sait, mais nous oublions cette poésie de l’humanité, le yiddish. Tendresse et rage, amour et humour l’irriguent.
« Mesdames et messieurs je voudrais vous dire à quel point vous comprenez beaucoup plus de yiddish que vous ne le croyez » disait Franz Kafka qui continuait ainsi « Vous comprendrez le yiddish par intuition, et si vous restez dans le silence, vous serez au cœur du yiddish. Car le yiddish est un monde, il est le Verbe, la mélodie hassidique, et l’être du comédien juif lui-même. Vous ne reconnaîtrez plus votre calme passé. Vous aurez peur non plus du yiddish, mais de vous-mêmes. » (Discours sur la langue yiddish).
Seulement deux poètes seront ici cités Mordecaï Gebirtig et Itsik Manguer la belle anthologie de Charles Dobzynski, Le miroir d’un peuple, (Poésie Gallimard), vous introduira aux autres.
Pourquoi ces deux-là : parce qu’ils furent mis en chanson par Ben Zimet, Sarah Gorby, Moshé Leiser, parce qu’ils sont le chant d’un peuple assassiné.
Mordecaï Gebirtig est l’un de ces chants, l'un des plus simples, l'un des plus beaux.
Gil Pressnitzer
_____________________________________________________________________
Mordecaï Gebirtig
Un simple troubadour
De son vrai nom il s’appelait Modecaï Bertig. Il était né le 4 mai 1877 à Cracovie (Pologne), sa ville de toute une vie.
Il est mort abattu d’une balle dans la nuque, le 4 juin 1942. Ce jour connu comme le jeudi sanglant de Cracovie fut le jour de la déportation vers le camp de la mort de Belzhets. Il refusa de s’y laisser conduire car il savait ce qui attendait les juifs là-bas. Il sera tué sur place, sa femme et deux de ses filles seront elles assassinées dans ce camp, la troisième Shifrele avait déjà été tué en 1941. Un jour avant la déportation, Lola une des filles de Gebirtig remis quelques feuillets de poèmes à des amis juifs dont deux survécurent. Ce sont les poèmes traduits ici. Mais beaucoup seront perdus car Gebirtig aura écrit tous les jours. Les manuscrits furent amenés en Israël.
Ce destin atroce de toute une famille de pauvres gens est emblématique du destin d’un peuple. Mordecaï Gebirtig était pourtant fait pour chanter les joies.
Ébéniste, musicien, homme de théâtre, il mit lui-même en musique nombre de ses poèmes.
Le premier, en 1905, s'intitulait « La Grève générale ». D'abord disciple d'Avrom Reisen, dont il fut l'ami, il est le dernier des «Brodersinger », ces bardes de l'Europe centrale. Et entre les deux guerres mondiales chaque petit village, chaque ville connaissait par cœur ses chansons aussi bien le petit peuple que tous les lettrés. Ils furent essaimés dans tout le monde en suivant les vagues d’émigration des juifs. Et les Amériques, la Palestine et partout là où un juif chante.
Après l’holocauste ses chansons seront encore connues mais suivant le déclin de la langue yiddish suite aux massacres, elles se font plus rares.
C'est en 1938 qu'il composât « Notre ville flambe », à la suite du pogrom de Psytyk. Cette chanson aux accents prémonitoires devint l'hymne de la jeunesse dans les ghettos, notamment à Cracovie en 1942. Cette chanson servit d’hymne des combattants.
Il aura connu la vie du ghetto du 5 septembre 1939 à sa fin, et il rendra compte de la vie et du destin des juifs par ses poèmes qu’il écrira jusqu’à la fin. Il maudira la totale collaboration des Polonais avec les Allemands. Réfugié un temps dans le petit village de Lagiewniki, il écrira de toute urgence des poèmes de vengeance et aussi d’amour. Il reviendra dans le ghetto de Cracovie d’avril 1942 à juin 1942, décrivant de plus en plus sombrement les moments terribles. Lui-même sera assassiné à 65 ans au Ghetto de Cracovie pour avoir refusé l’ordre de déportation.
Il jouait de la flûte de berger et de la guitare et de la langue des hommes. Il aura beaucoup chanté ses chansons jusqu’à son dernier souffle. Ses chansons très populaires étaient chantées dans toutes les rues juives. Il était le troubadour du peuple juif. Il aura composé une centaine de poèmes de son vivant.
Auteur de beaucoup de chansons dans son recueil « Mayne Lyder (mes chants) » publié en 1936, de « Pour tout mon peuple » en 1920 et le plus célèbre « Es brent (au feu) » publié à Cracovie en 1946 après sa mort.On a peine à imaginer l’impact de ce petit cordonnier par ses chansons. Il voulait écrire pour le peuple et simplifier son style pour passer de bouche en bouche. Ses poèmes mis en musique étaient donnés dans les théâtres, les salles de concerts, retransmis par les radios, repris dans les réunions, portés par les chanteurs de rue, et chantés par cœur par tous les juifs ordinaires.
Il était le poète populaire par excellence et pendant l’oppression nazie, ses chants étaient passés comme des messages clandestins, imprimés en cachette et chantés dans le ghetto de Cracovie d’abord, mais bientôt dans tous les ghettos de Pologne, celui de Varsovie particulièrement avec ces 450 000 juifs emprisonnés, celui de Vilno,.... Ils furent souvent les derniers chants entendus par des juifs dans les camps de concentration.
Son poème « Au feu, au feu ! » sera un des ferments de la révolte des juifs car ce texte critiquait violemment la passivité des juifs ;
Les jeunes allèrent mourir contre les mitrailleuses nazies ce chant aux lèvres.
Devant l’anéantissement, tout un peuple au bord du néant s’était réfugié dans les paroles d’un poète : Mordecaï Gebirtig.
Il ne voulait surtout pas faire de la haute poésie mais humblement des paroles qui puissent passer de l’un à l’autre, contre l’horreur, contre la déshumanisation.
Le ghetto de Cracovie est moins passé à la légende que celui de Varsovie, car les résistants juifs avaient décidé de porter le combat hors du camp, en zone aryenne, pour s’attaquer aux officiers nazis. Le ghetto était trop petit pour organiser des lignes de défense, et les attaques, plus d’une dizaine furent tus par les nazis. Ils permirent aussi l’évasion de centaines de juifs du ghetto.
Mordecaï Gebirtig écrivit jusqu’au dernier souffle une sorte de journal de bord de l’holocauste et plus particulièrement du ghetto de Cracovie.
De tous ses poèmes seuls tout au plus une vingtaine ont été retrouvés et publiés en 1946 à Cracovie avec une préface de Joseph Wolf, membre éminent de la résistance juive de Cracovie.
Les poèmes de Gebirtig sur l’holocauste peuvent se répartir en trois phases :
• Du 5 septembre 1939 au 24 octobre 1940 poèmes écrits dans la ville de Cracovie occupée
• Du 25 octobre 1940 en avril 1942 , poèmes écrits à Lagiewniki, petit village voisin où Mordecaï Gebirtig s’était réfugié
• D’avril 1942 à sa mort en juin 1942 poèmes écrits dans le ghetto de CracovieEt l’on peut voir monter au fur et à mesure la peur et la désespérance, alors que la colère contre la complicité des Polonais et l’aveuglement des juifs occupent plutôt la première phase. Les appels à la vengeance et à l’espoir marquent la deuxième phase.
Ce témoignage irremplaçable de la vie quotidienne sous la botte des nazis, l’impact extraordinaire sur ses camarades du peuple juif, est difficilement compréhensible aujourd’hui. Il suffit pourtant d’imaginer un Victor Hugo repris par le peuple, les chants de la Commune sur les barricades. Ce petit charpentier fut le visionnaire, le cri et le souffle d’un peuple.
Il faudra attendre 1967, pour voir éditer en Israël ses poèmes traduits en Hébreu.
On préfère des images flamboyantes de résistants, Mordecaï Gebirtig en était un des plus grands par sa résistance de l’esprit. Il était le drapeau d’un peuple, ses chants devenaient des hymnes.
Il lui aura été donné de chanter la chanson du pays d’or et celle du pays dévasté avec son peuple parti en fumée.
Ce petit joueur de flûtiau avait l’innocence de l’enfance, il faisait souvent des chansons pour les enfants d’ailleurs. Sa vie sera humble et lumineuse jusqu’à l’arrivée des barbares. Apprenti charpentier dès 14 ans et à 24 ans, il fonde son échoppe, qu’il abandonnera à cause de sa santé qui sera toujours plus que médiocre. Remis de nombreuses défaillances cardiaques, il terminera sa carrière professionnelle dans le magasin de son frère jusqu’à sa fin.
Il aura trois filles. Il sera un compositeur du dimanche écrivant et composant après ses heures de travail. Il tentera de faire du théâtre, mais il se vouera à sa passion de chansonnier. Il ne savait pas la poésie de son temps et encore moins la musique qu’il ne savait pas lire.
Simple troubadour, homme pauvre, il jouait un peu de la flûte de berger et encore moins bien de la guitare. Et ses chants sont parmi les plus beaux qui furent écrits en cette période, les plus populaires surtout.
Ses amis, sa famille l’aidaient à broder de la musique sur ses mots.
Cette rencontre entre un peuple qui partira en fumée et un simple petit charpentier est un des miracles du peuple juif.
Cet homme avait le don visionnaire de parler la vie commune. Ses thèmes sont ceux qui entouraient son peuple. Les enfants orphelins, les voleurs au grand cœur, les femmes, et les hommes partis à la guerre, les amis, les nostalgies, puis l’horreur pendant ses deux années d’occupation allemande. Mais aussi Gebirtig écrira bien des chansons d’amour et d’hymne au printempsEt le journal de bord qu’il fit de l’holocauste reste un témoignage hallucinant.
Poèmes traductions inédites
Pour essayer de restituer un peu les mots de Gebirtig il faut se souvenir qu’il ne s’agit point d’un poète mais d’un chansonnier qui cherchait à faire circuler ses textes par la mélodie qu’il ajoutait le plus souvent à ses mots. Ses « poèmes » étaient à consommation immédiate, sorte de journal qui circulait partout et était repris et chantait très loin de sa ville natale, Cracovie, qu’il n’aura presque jamais quitté. Ses chansons de son vivant auront volé un peu partout et de bouche en bouche.
Aussi il faut rester à hauteur de cet homme simple en traduisant à hauteur du quotidien, et surtout ne pas faire de « poésie ». Simplement redire ce que disait un homme doux et simple, nullement intellectuel, petit troubadour de tous les jours, même les jours terribles.
Il faut aussi, d’après nous, ne pas tenter de restituer la musicalité qui coule à chaque vers par l’emploi des techniques des chansonniers pour que la chanson existe parce qu’on la fredonne instantanément. Pour vouloir rendre des rimes et des assonances en langue française, l’on s’éloignerait trop du texte original, même s’il chanterait plus.
De plus le yiddish polonais employé par Gebirtig a des sens que nous ne pouvons presque plus comprendre et en tout car rendre. Rendre ce langage de tous les jours avec parfois un arrière-plan biblique est donc le seul but de ses nouvelles traductions.
Pour cela un langage d’homme simple vers des hommes simples est utilisé.
Souvent nous nous sommes basés sur des traductions en langue anglaise parues aux Etats-Unis pour ne pas faire de contresens.
Voici dans leur nudité des « chansons » qui ne meurent jamais, celles de Gebirtig. Ces chants de la survie ordinaire restent d’actualité hélas.
Gil Pressnitzer
RECUEIL ES BRENT
1-
Le Village brûle! (adaptation de la version complète)
Il brûle, mes frères, il brûle !
Oy, notre pauvre village brûle
Des vents mauvais avec fureur
S'élèvent, cassent et dispersent
Plus forts encore que les flammes sauvages,
Tout autour de nous brûle déjà.
Et vous êtes là et vous regardez cela
Les bras croisés
Et vous êtes là et vous regardez cela
Comment notre village brûle. Il brûle, Mes frères, il brûle
Oy, notre pauvre village brûle
Déjà
les langues de feu ont
Dévoré tout le village
Et les vents mauvais hurlent
Tout le village brûle aux alentours
Et vous êtes là et vous regardez cela. Il brûle ! Mes frères, il brûle !
Oy, le moment terrible peut venir :
Notre village et nous avec lui
Partirons en cendres emportées par les flammes
Il ne restera, comme après un massacre
Que des murs ruinés et noircis
Et vous êtes là et vous regardez cela. Il brûle mes frères, il brûle
Oy, notre pauvre village brûle
En vous seul est le secours
Si le village vous est cher
Prenez les seaux, éteignez le feu
Éteignez-le de votre propre sang
Prouvez que vous le pouvez
Et vous êtes là et vous regardez... Ne restez pas, frères, à regarder
Les bras croisés !
Ne restez pas, frères, ainsi sans rien faire
Eteignez le feu
Notre village brûle !
(1938)
2-
Yankele
Endors-toi donc, Yankele mon beau petit homme
Tes yeux tes petits yeux noirs, ferme-les !
Un petit garçon qui déjà à toutes ses dents
A qui sa mère doit encore chanter « ayluli »
Un petit garçon qui déjà à toutes ses dents
Et qui bientôt ira à l’école
Et qui étudiera la Bible et le Talmud
Un petit garçon qui éclot vite en grand érudit
Ne peut-il pas laisser sa mère en paix toutes les nuits ?
Un petit garçon qui éclot vite en grand érudit
Et qui en même temps devient un très bon commerçant,
Un petit garçon, un marié beau et intelligent
Et qui est trempé comme un ruisseau
Allons endors-toi, mon marié beau et intelligent
En attendant tu reposes auprès de moi dans ton berceau,
Tant de larmes de mère tu m’arracheras
Avant que tu ne deviennes un homme !
Endors-toi donc,…
3-
Veille du jour du grand pardon
Veille du jour du Grand Pardon, mornes sont les rues
Le soleil, rouge de honte ou même de colère
Se couche quelque part,
Le ciel à l’ouest-en flammes
C’est la veille du jour de Grand Pardon,
Après les prières du crépuscule,
Et ici les lieux de prière sont comme des prisons,
Les verrous sur leur porte
Comme des chaînes faites de mains d’hommes.Veille du jour du Grand Pardon, avec à l’ouest presque la nuit,
Les lignes juives sont gardées par un ennemi.
Comme des enfants déshérités,
Ils se tiennent étonnés,
-Nous étions habitués à entendre les chants de la synagogue
mais pas les piétinements des bottes des soldats,
les cliquetis des fusils,
ou les hurlements des chiens perdus.Veille du jour du grand pardon- combien de temps, combien de temps ?
Dans les rues juives jadis – un léger mouvement, une hâte,
De tous les recoins
Un peuple marche pour prier,
Tous les bancs, toutes les chaises pleins-
Pour la première fois depuis des centaines d’années
Un tel outrage, une telle honte.Veille du jour du grand pardon ! Seule une poignée nue
Fermée dans la pièce comme il y a si longtemps en Espagne,
Recouverte dans leurs châles de prière-
Avec dehors quelqu’un montant la garde.
Mais la lueur du chandelier sacré placé sur l’armoire,
Une voix que l’on entend chanter
Avec une mélodie si triste
Le vieux chant fondateur.
O, hélas, Hélas ! Kol NidreiCracovie 25 novembre 1939
4- Portrait de Shifrele
Sur le mur, à gauche de mon lit,
est pendu le portrait de ma fille Shifrele,
Souvent, au mitan de la nuit,
Quand je me languis d’elle et que je pense à elle,
Je regarde, elle me regarde,
Je l’entends me parler :Cher père ! Je sais que combien vous êtes triste,
Mais la guerre ne durera pas encore longtemps,
Bientôt je reviendrai vers vous
Avec le printemps qui vient,
Ainsi sourit et parle le portrait de Shifrele.
Amoureusement vers moiCracovie 2 décembre 1939
5-
Instants de désespoir
Déjà une année de guerre-
Si terrible, si monstrueuse,
Comment pouvons-nous survivre ?
Comment pouvons-nous endurer ?Une année de persécutions,
De détresse et de douleur ;
Qu’est-il advenu de nous ?
Qu’adviendra-t-il de nous ?Nous prières sont dévastées,
elles n’auront pas atteint la maison de Dieu
les cieux sont fermés à double tour
comme le cœur du monde.
les cieux sont fermés à double tour
et terriblement sombres,
les doutes commencent à ronger
hors de mon cœur.Mes doutes commencent
A résoudre le mystère-
Il n’a y a plus de justice
Il n’y a plus de Dieu.
Pas un petit morceau de consolation,
seulement de la peine et de la douleur,
Qu’adviendra-t-il de nous ?
Comment tout cela se terminera-t-il ?Cracovie 2 octobre 1940
6-
Cela blesseCela blesse !
Cela blesse terriblement !
Pas tellement la haine brûlante
De l’ennemi,
Pas même le souffle
De la main folle de l’ennemi,
Pas l’étoile de David
Elimé sur le bras.
Oh honte !
Pour tant de générations
Oh honte !
Cela sera pareil pour elles.
Cela blesse !
Cela blesse terriblement!
Quand cela n’est pas un ennemi étranger,
Mais eux
Les fils et les filles de Pologne,
Qui feront honte un jour
A leur pays,
Mais qui maintenant glousse et s’étrangle de rire
Regardant en bas vers la rue
Comme nos ennemis communs
Ridiculisent les Juifs,
Frappent et tourmentent le vieux,
Les dépouillent impunis,
Coupant la barbe des Juifs
Comme si cela était des tranches de viande …Et eux,
Qui comme nous sont dépossédés
De leur pays,
Qui comme nous sentent la main folle d e l’ennemi-
Comment peuvent-ils chahuter, rire, se réjouir
En de tels moments
Quand la fierté et l’honneur de la Pologne
Sont autant bannis,
Quand l’aigle blanc de la Pologne
Est tiré vers le sol,
Entre les barbes,
les gris et noirs cheveux
des barbes juives-
N’y aurait-il pas une honte éternelle
Pour eux tous ?
Ce n’est pas leur propre visage
Ainsi ressemblant ?
Cela blesse !
Oh terriblement cela blesse!Cracovie février 1940
7-
Porte-toi bien CracoviePorte-toi bien Cracovie
Porte-toi bien !
Le carrosse maîtrisé attend devant ma porte,
Mes ennemis sauvages me conduisent
Impitoyablement loin de toi
Comme l’on emmène un chien.Porte-toi bien Cracovie !
Aujourd’hui sans doute pour la dernière fois,
Je vois tout ce qui m’est cher.
Sur la tombe de ma mère
J’ai vidé en hurlant mon cœur…
Trop dur de se séparer d’elle.J’ai asséché mes yeux
Jusqu’à la dernière larme tombée,
J’ai arrosé avec elles la tombe froide de mon père,
La tombe de mon grand père
Je n’ai jamais pu la retrouver,
Sa pierre tombale était transformée en poussière…Porte-toi bien Cracovie !
ta terre est sainte,
père, mère y reposent.
Me coucher contre eux
N’a pas de sens pour moi
Ma tombe m’attend très loin d’ici.Porte-toi bien Cracovie
Porte-toi bien !
Le carrosse maîtrisé attend devant ma porte,
Mes ennemis sauvages me conduisent
Impitoyablement loin de toi
Comme l’on emmène un chien.
Cracovie 24 octobre, 1940
8-
depuis si longtemps
depuis si longtemps, si longtemps je n’ai plus entendu
le son d’un violon qui joue,
et je ne chantais plus, comme je le faisais souvent,,
sans nul doute ma muse doit être endormie.A la place je continue à entendre
Le son des coups de feu, des sabres qui claquent
Le rugissement des zum-zum-sum, bum-bum-bum.J’ai entendu, j’entends encore
Comment tout pleure, tout se plaint et se lamente, soit de faim et a besoin de pain-
Une immense plainte, une lamentation…Une mère hurle dans un désespoir aveugle,
Pour son fils, son fils unique,
Elle porte sur son dos
Quelques cendres de son corps.Une jeune femme pleure,
Elle est vieille et grise de tant de tourments,
Son mari a été pris soudain ailleurs-
Aucune trace nulle part de lui.Maintenant les champs pleurent, les forêts crient,
Pour chaque homme tombé,
Un cercle de lamentations tout autour de la terre,
Seul le Diable rit en pleine jouissance.depuis si longtemps, si longtemps je n’ai plus entendu
le son d’un violon qui joue,
et je ne chantais plus, comme je le faisais souvent,,
sans nul doute ma muse doit être endormie.Dors mon amour, repose-toi un peu,
Comme un enfant dans les genoux de sa mère,
Qui jamais ne ressent ni n’entend
Les sons des fusils et des sabres.Quand les rugissements des bombardiers
Enfin se taisentEn plus des cris des affligés-
Paix va régner alors sur le monde.Alors réveille-toi ! et avec allégresse,
Comme un oiseau au printemps,
Avec les premières floraisons de fleurs-
Chante ma chanson ! chante ma chanson de printemps !Lagiewniki, janvier 1941
9-
j’avais un maisonj’avais un maison, petite, endroit chaud
avec quelques objets domestiques, comme chaque homme pauvre ;
j’étais lié à ma pauvreté
comme les racines sont fortement liées à l’arbre.J’avais une maison, une chambre, une cuisine-
Et ainsi j’avais vécu paisible pendant des années ;
J’avais de bons amis et beaucoup de camarades ,
Une maison pleine d’amour et de chant.Puis ils vinrent apportant perversité, haine, mort,
Et ma pauvre maison que j’avais bâti
Avec mon labeur pendant tant d’années-
En un seul jour ils l’ont détruit.Ils sont arrivés comme un fléau si invoqué,
Ils m’ont chassé de ma vie, de ma femme, de mes enfants ;
Nous fûmes laissés sans maison, oiseaux sans nid,
Sans savoir pourquoi, pour quels pêchés que nous aurions commis.Avant j’avais une maison, je n’en ai plus,
Mes ruines furent juste un jeu pour eux-
Maintenant je cherche une nouvelle maison, mais c’est dur, si dur,
Car je ne sais où me tourner, où combien de temps pourrait continuer.Lagiewniki, mai 1941
10-
les sons des clochesles cloches battent,
glin-glang
glin-glang
comme si quelqu’un demandait,
combien depuis, combien encore ?
combien depuis, combien encore ?
un homme sera-t-il une bête
un homme sera-t-il déshonoré,
un homme sera
sans loi
entre les mains du Diable ?
combien de temps cela durera-t-il ?
combien de temps restera-t-il le maître ?les cloches battent,
glin-glang
glin-glang,
comme si quelqu’un demandait,
pas longtemps, pas trop longtemps !
pas longtemps, pas trop longtemps !
que le diable ainsi jubile.
Seulement il a fait
Que le monde soit en flammes,
glin-glang, glin-glang,
Il n’y aura pas longtemps à attendre !
Sa chute va sûrement venir !
Lagiewniki,, octobre 1941
11-
Jour de punition
Je vous le dis mes frères, souvenez-vous de mes paroles
De réconfort et de consolation :
Cela va venir, entendez-vous ? un jour va naître
Qui nous apportera notre vengeance.Vengeance pour nos souffrances et nos douleurs,
Pour tout le sang répandu par nos ennemis,
Vengeance pour celui dont il ne reste
Aucun homme pour savoir un jour.
Vengeance pour ces actions que même Sodome ne connut pas,
Vengeance pour ses mères, ses orphelins, ses veuves
Toute la terre va hurler vengeance
Pour le sang de millions de victimes.L’homme va se réveiller, aucun doute là-dessus,
Il verra clairement l’horreur de la guerre.
Comme un ancien prophète il clamera :
Vengeance et punition !Je crois et j’espère que ce jour viendra,
Frères, je peux voir de loin son arrivée,
Le jour va nous apporté la colombe de Noé
Heureuse marée des temps de paix.
Lagiewniki, 5 janvier 1942
12-
Soleil, soleil, oreilles du blé
Soleil, soleil, oreilles du blé,
L’on entend un chant,
Enfants, réjouissez-vous aujourd’hui,
Dansez et soyez heureux,
Le printemps est venu du pays de Dieu,
Regardez comme le soleil brille merveilleusement,
Les champs et les forêts
Sont en floraison verte-
Pendant que les oiseaux chantent leurs chansons joyeuses.Soleil, soleil, oreilles du blé,
Un chant s‘élève, le premier chant cordial du printemps.Cracovie, printemps 1942
13-
Notre printemps
Le printemps arrive jusqu’au champs et aux forêts,
Mais là dans le ghetto il fait froid comme en automne,
Mais là dans le ghetto tout est dénudé comme en automne,
Sombre comme la maison où quelqu’un pleure un mort.Printemps ! Les champs alentour sont semés,
Mais ici, le désespoir pousse tout autour de nous,
Mais ici, autour de nous, tous les murs sont gardés
Comme une prison au temps de la nuit.
Printemps ! - il est là déjà,
Bientôt Mai arrive,
Mais dans l’air on ne sent que les balles et la poudre des fusils,
Pendant que le bourreau plonge son épée sanglante
Dans un immense cimetière-la terre.Cracovie, mai 1942
14-
Dans le ghetto
Comme des pas sur la route de poussière
Faits par une multitude d’esclaves épuisés,
Nos jours et nos nuits sans sommeil
S’étirent sans fin dans le ghetto.
Les heures passent plus lourdement que le plomb,
Chaque minute est pleine de peurs et d’horreurs ;
L’on prie que chaque jour passe,
Que chaque nuit nous laisse sauf.L’on ne dort pas, mais on écoute, on monte la garde,
Pendant que des pensées terribles viennent à l’esprit-
Qui le destin a décidé de ramasser cette nuit
Pour être leur prochaine victime…Etendu ainsi, on tremble quand
Une porte grince quelque part,
Le cœur frissonne quand une souris affamée
Grignote un bout de papier.Un bras se resserre quand le vent
Disperse des bouts de papier dans la cour,
Comme un homme muet, l’on prend congé sans un mot
De sa mère, de sa femme, et de ses enfants.Ainsi l’on termine gisant dans la peur et l’horreur,
Poussé, déplacé comme de vulgaires esclaves-
Ainsi passent nos jours,
Nos nuits sans sommeil.Cracovie, mai 1942
15-
C’est bien
C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
L’ennemi sauvage
Se déplace rapidement, sans pitié-
Là où il parvient
La vie est totalement ruinée.
Et les juifs hurlent : c’est bien !
Et les juifs sourient- c’est bien,
Les choses sont bien, sont bonnes,
Elles ne pourraient être mieux.
C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
L’ennemi s’avance,
Infâme et sanguinaire,
Pays après pays
Et les juifs hurlent : c’est bien !
Et les juifs sourient- c’est bien,
Les choses sont bien, sont bonnes,
Qu’il nous bouffe encore plus.C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
L’ennemi dévore les terres,
Saisit encore plus et plus,
Son estomac est plein,
Il ne peut plus rien avaler-
Et les juifs hurlent : c’est bien !
Et les juifs sourient- c’est bien,
Les choses sont bien, sont bonnes,
Son estomac est maintenant congestionné.C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
Maintenant l’ennemi
occupe la moitié de l’Europe,
et en veut encore plus,
bien que son estomac soit prêt à exploser,
C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
Les choses sont bien, sont bonnes,
Il ne peut plus prendre une seule bouchée.
C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
A force de s’emparer témérairement de tout
Il est usé et malade,
Il est malade d’avoir trop mangé, et ne peut éliminer-
C’est bien, c’est bien, c’est bien,
Les juifs hurlent : c’est bien !
Les choses sont bien, sont bonnes,Sa fin approche
Amen…
Cracovie mai 1942
Itsik Manguer
Itsik Manguer aussi est l’une des grandes voix. avec ce destin particulier qui en fera un survivant.
Né en 1901 à Czernowitz (Bucovine), mort en 1969 en Israël.
Plus doux, plus musical, il est l’un des poètes yiddish préférés. Tailleur comme son père, il commença à écrire en yiddish en
1918 et publia dès 1921 et vint en Pologne en 1929, puis il vécut
à Paris, Londres, New-York puis enfin Israël.: «J'ai traîné partout à l'étranger, maintenant je vais traîner chez moi.».
Moins populaire que Gebirtig il écrit de façon plus complexe. Mais il sait rester transparent et apparemment simple. Car sa lecture repose toujours sur une part de mystère, de sens plus profond.
Sa fausse naïveté est toujours à interroger.
Moi, le troubadourMoi, le Troubadour,
Avec le vent dans mes cheveux,
Nous sommes là, debout,
Sous les pâles lanternes de la nuit
Agitant des mouchoirs plein de sang
Pour dire adieu pour toujours
A notre malheur qui nous colle
A notre Étoile.
D'ici, nous partons vraiment,
Avant même que les blés ne soient mûrs
Avant même que les fleurs ne se soient fané.
Moi, la Troubadour,
Avec le vent dans mes cheveux,
Nous, qui avons accouché la beauté dans la cave,
Nous sommes là, debout,
Tous épuisés
Et lassés de nous-mêmes, de l'Étoile et de la chanson...
Nous partons vraiment,
Vers de sombres Torahs plus tranquilles,
Avant même que les blés ne soient mûrs
Avant même que l'avoine ne soit prête à couper.
Et peut-être, comme des statues silencieuses et bleuâtres
Dans les blafardes soirées de Septembre
Nous dresserons-nous
Dans vos recoins,
Ni vus ni connus,
Seuls...
Et nous martèlerons de nos tristes doigts
Pour vous rappeler
Que nos vies, elles, se sont fanées
Avant même que las blés ne soient mûrs
Avant même que l'avoine ne soit prête à
couper.Et soudain, vous percevrez le mot
Même le plus faible à entendre
Et vous resterez assis
Saisis, plongés dans vos pensées, comme
absents...
Tandis qu'au-dessus de vos têtes
Se brûleront des étoiles
Et d'effroi,
Vous tomberez à genoux,
Pour ceux,
Pour tous ceux
Dont les vies se sont déjà
Fanées
Avant même que les blés ne soient mûrs,
Avant même que l'avoine ne soit prête à
couper
A tous une berceuse donc, nous éteignons les lumières, vous n’êtes plus solitaire, vos ombres nous reviennent dédoublées en nous. Nul n’est mort, votre voix se penche sur nous.
"Dors, mon enfant, dors,
Dors, mon enfant, dors.
Là-bas dans la ferme
Il y a un mouton blanc
Il veut mordre mon enfant.
Le berger arrive avec son violon
Il rassemble les moutons."Gil Pressnitzer
retour à la
page "Littérature"
retour à l'accueil
d'Esprits Nomades
Toute reproduction de ce site est interdite sans autorisation expresse de l'association Esprits Nomades
- Mise à jour : 25 Mai 2008- En cas de problèmes de consultation, contactez le Webmestre