Jacques Prevel

L’ombre d’un poète, l’ombre de son ombre

 

 

 

 

Prevel

 

N’est-ce pas mon destin de retrouver toujours
Cette pierre froide et dure
De m’arrêter épuisé dans la nuit
De regarder la pluie se fracasser sur l’asphalte
Et de pressentir les ombres. Prevel.

 

Il y a peu de destins aussi obscurs que celui de Jacques Prevel, certes poète français fort marginal et de peu de renommée, mais attachant à force de quête dérisoire d’absolu et toujours au bord de l’insignifiance.
Que reste-t-il de lui ?
Aucun livre disponible depuis le livre de poèmes publié en 1974, depuis longtemps épuisé, chez Flammarion avec une lumineuse préface de Bernard Noël, et sur le site internet « Un jour un poème » quelques textes, pour laisser quelques traces non pas d’un suicidé de la société, mais d’un enseveli du temps.

Il semble ne rester juste que deux dates :
Jacques Marie Prevel
Naissance: Bolbec, Seine-Maritime, 1915
Décès: Saint-Feyre, Creuse, 1951.

Et surtout on ne retient de lui que cette vénération, comparable à la fusion idolâtre d’un chien et de son maître, avec l’astre noir Antonin Artaud. Il fut  le dernier et le plus fidèle ami d’Antonin Artaud, qu’il chérissait, et qu’il fournissait en laudanum et en opium. Il était aussi l’ami d’Arthur Adamov.


Une courte notice biographique dit ceci :
« Venu du Havre, il arrive à Paris durant l'occupation. Vivant autour de Saint-Germain-des-Prés, il renonce à toute situation pour écrire, ainsi il connaîtra l'isolement et la misère. Ne trouvant pas d'éditeur il doit publier à ses propres frais trois recueils de poèmes : Poèmes mortels, Poèmes pour toute mémoire, De colère et de haine. »

En 1946, Antonin Artaud, alors interné durant près de neuf ans dans divers hôpitaux psychiatriques, dont l'hôpital de Rodez dirigé par le docteur Ferdière, arrive à Paris. La rencontre avec ce dernier sera son illumination. À partir de ce jour va naître entre les deux hommes une amitié basée sur le respect, la quête incessante de la poésie et de la drogue. Épuisé par la tuberculose il meurt miséreux et seul, après avoir scrupuleusement consigné jusqu'à la mort d'Artaud son journal En compagnie d'Antonin Artaud, où il relate sa vie quotidienne avec Artaud.  
Dans son journal jamais encore publié intégralement en 1974, même en réédition en 1994 par Flammarion, Prevel note tout scrupuleusement, depuis les paroles d'Artaud, même les plus banales, ses faits et gestes, ses délires, son activité incessante, mais aussi sa vie de tous les jours et le visage des gens qui l'entourent. Il évoque aussi ses deux passions féminines, sa femme, Rolande Prevel, et Jany de Ruy,

Si l’on me cherche…
On me trouvera dans l’inutile
Dans un mot qui n’a pas de sens
Un mot qui n’a pas de raison.

 

Ainsi parle un de ses poèmes, cherchons-le non pas comme le miroir compatissant d’Antonin Artaud, comme son maladroit disciple, mais comme un homme « entre colère et haine » et surtout hanté par l’absolu.

 

Je me souviendrai de toi

 

Je me souviendrai de toi
Comme on se souvient des malheurs
Comme on se souvient des grands espaces
Comme on se souvient de la mer
Tu m’as frappé et mon sang a dessiné ton visage
Je t’ai frappé et ton sang a dessiné mon visage
Nous avons connu la joie
Tu es venue et le monde a vécu de cet instant
Tu es venue, tu es venue
Et les souvenirs m’entraînent comme la boue ou
comme le sable
Il ne reste que mes bras émergeant de mes regrets.
Recueil : "Poèmes mortels"

 

Le choix de quelques textes qui émergent de ses trois recueils fort inégaux rendra un peu justice à celui qui se voulait poète maudit, et qu’il est devenu.

 

 

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Le poète oublié, le poète pour mémoire

 

Prevel

 « Je ne suis pas sûr que le monde ne soit pas menacé par sa mort. Quand il vivait il restait encore quelque indicible architecture dans le ciel et cette cathédrale qui s’effondrera un jour proche, disait-il, je vous défie de l’apercevoir encore dans le brouillard.
Quand la solitude s’accroît, il n’existe plus que des ruines partout. » Prevel.

 

Il s’est donc  érigé en poète maudit, ne publiant qu’à compte d’auteur, et maudissant la société qui ne l’avait fait que petit fonctionnaire obscur, petit employé de mairie au Havre et miséreux à Paris, où il arriva en 1942, après avoir quitté la Havre en ruine et sous occupation allemande, pour en retrouver une autre. Il arrive à vingt-cinq ans passés, mais trop tard pour  changer le monde et se faire reconnaître. Il ne sera qu’un obscur employé de bureau. Mais même au fond de la misère et de la maladie, il sera le « hurleur de l’urgence ». Il ne peut se rattacher qu’à Gilbert-Lecomte et Artaud, loin de toute influence surréaliste ou esthétique.


Là il vécut isolé, à part sa rencontre avec Adamov, et reclus dans la haine, devenu « pierre » et se voulant farouchement « sans situation » et voulant « vivre de sa plume », quoiqu’il lui en coûte.
Comme un provincial « monté à Paris », il tente pathétiquement de se faire connaître des milieux littéraires et bohèmes de Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés. Ombre parmi les ombres durant l’occupation, il tente, toujours blessé et vulnérable, de se faire à nouveau reconnaître juste après la guerre, sans aucun succès. Il demeure l’obscur, « le veuf, l’inconsolé ». Pauvre et malade, sa révélation au monde fut Antonin Artaud.
Une biographie fouillée se trouve dans le livre de Bernard Polin, Jacques Prevel ou la dérive vers l’absolu, éditions L’officine.

 

Son illumination fut donc sa rencontre avec Artaud, le 27 mai 1946, le lendemain du retour de ce dernier de l’asile psychiatrique de Rodez, où il fut interné 9 ans. Il avait déjà correspondu avec Artaud, lui envoyant ses poèmes qu' Artaud disait aimer.
Il se mit dans son ombre, le protégeant, le comprenant, le nourrissant en paradis artificiels sur ses maigres ressources. Il avait trouvé son ami, son Dieu, son maître en révolte :
" Un homme assez pur pour m’éprouver tout entier/ Un homme assez fou et assez vide de sens pour me comprendre/ un homme de ma race ".

 

Et cette déclaration d’allégeance de Prevel  envers son idole dit tout:
 " L’intensité de sa vie me faisait entrer dans un absolu, le sien. J’étais pris dans son tourbillon. Je le suivais comme un somnambule. Et quand je le quittais à Jussieu où quelque part dans la nuit, je revenais ivre, étrangement obsédé par ses paroles, par les chants qu’il psalmodiait, par son visage unique, par son regard poignant. Je marchais dans Paris sans penser ou plutôt je ne pensais qu’à lui. Ma vie était transformée, illuminée. Il y avait Antonin Artaud, je vivais ".

 

À la mort d’Artaud à Ivry-sur-Seine le 4 mars 1948, il se retrouve désespéré, épuisé, lui aussi « envoûté éternel », et il va se laisser mourir, rongé par la tuberculose, au sanatorium de Sainte-Feyre (Creuse), le 27 mai 1951, à trente-six ans..
Il croyait « dériver vers l’absolu », il n’aura dérivé que vers le désespoir et l’amertume, et la négation de lui-même, prisonnier servile de l’ombre « d’Arthur le Mômo ».
Il avait attendu toute sa vie cette épiphanie, elle le consumera.
Sa poésie est nudité, presque exsangue, sans images, débordante d’amertume et de frustration. Dure et tranchante, sa poésie semble parfois trop sèche, trop concrète, trop manquante de chair, car  il semble obsédé par le besoin de dire, plus que de celui d’écrire de la poésie.

Il était trop dans l’urgence et pas assez dans la poésie. Il aura fait une poésie sacrificielle.
« J’ai souffert autant qu’on peut souffrir au monde
Mais j’ai connu la joie atroce de rêver… »

 

Accablé de ne pas être reconnu, pris dans le refus et la non-maîtrise des mots, il se comporte en martyr et sa poésie devient parfois geignarde, trop aveuglée par la transcendance et l’absolu, et les forces obscures.
Il « n’était pas assez révolté » disait de lui Artaud, et pas assez poète » comme le signale Bernard Noël qui dit de lui qu’il « parle la langue à l’envers, et la poésie avant le poète… Il a avalé de travers la poésie »
Il se voulait un monde, il ne fut qu’une douleur.
« Tu parles et tu n’as rien à dire à tous ces morts. » Recueils Poèmes mortels.


Mais il demeure dans son naufrage, sa maladresse, fort émouvant par son inaccomplissement, lui qui n’a pas su aller jusqu’au bout, se contentant trop souvent de trop sacraliser la poésie, sans la vivre totalement. Il demeure sa détresse, ses méandres, son tutoiement du néant.

Pour mieux cerner Jacques Prevel il faut lire ce qu’écrivait son ami Antonin Artaud, et qui s’applique si bien à Prevel :
Je suis ce poète oublié, qui s’est vu tomber dans la matière un jour, et la matière ne me mangera pas, moi…
Je ne veux être que ce poète à jamais qui s’est sacrifié dans la Kabbale du soi à la conception immaculée des choses.
(Antonin Artaud, écrit à Rodez en 1944).

 

Jacques Prevel n’est certainement pas un poète majeur du vingtième siècle. Mais il est attachant par son côté de mouche affolée se cognant aux vitres de l’absolu.
Esprit révolté il aura connu : « La solitude, la mort la dernière révolte…dans une agonie généralisée dans la dérision, dans la parodie de la plus totale douleur. » (Poèmes pour toute mémoire).
Il a lui-même résumé sa courte existence :

 

Ce que je peux dire
C'est que j'ai vécu sans rien comprendre
C'est que j'ai vécu sans rien chercher
Et ce qui m'a poussé jusqu'à l'extrême mesure
Jusqu'à l'extrême dénuement
C'est en moi je ne sais quelle force
Comme un rire qui transparaîtrait dans un visage tourmenté
Quand on a vu toutes les choses se perdre et mourir
Et quand on est mort comme elles de les avoir aimées
Le vent les feuilles la pluie le froid et l'amour qui leur donnait une mémoire
Je ne pourrai plus jamais sans doute me souvenir
Car je suis passé par toute la misère
Mon espoir fut criblé par toute la misère


Et la citation d’Artaud qu’il a mise en exergue de son recueil Poèmes mortels est révélatrice, éclairante :
« Il ne me faudrait qu’un seul mot parfois, un simple mot sans importance pour être grand, pour parler sur le ton des prophètes, un mot-témoin, un mot précis, un mot subtil, un mot bien macéré dans mes moelles, sorti de moi, qui se tiendrait à l’extrême bout de mon être. Et qui pour tout le monde, ne serait rien. » (Antonin Artaud).
Jacques Prevel ne sut pas trouver ces mots, il ne parla pas sur le ton des prophètes.

Mais il reste un témoin, presque anonyme, de la douleur humaine.


Si l’on n’a pas connu ma voix déjà
C’est que tout s’est perdu avant de se refaire… (
Poèmes Mortels)

 

Gil Pressnitzer

 

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Choix de textes

 

Poèmes extraits de « Poèmes » Flammarion 1974, copyright éditions Flammarion

 

 

Si l’on me cherche

 

Si l’on me cherche
C’est un matin d’Hiver qu’on me trouvera
Un matin d’Hiver sous la pluie
Un matin quand la vie n’a plus de hasard
Mais que tout est pareil encore à l’Hiver
Les arbres le pavé la rue presque déserte
On me trouvera dans l’inutile
Dans un mot qui n’a pas de sens
Un mot qui n’a pas de raison

 

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"

 

J’ai été lâche

 

J’ai été lâche et j’ai mesuré la vie
Comme un Démon j’ai mesuré la douleur
Et maintenant que je suis vaincu
Et que tout cela me semble inutile
Je suis comme un avare dans la nuit
Avec ces pauvres choses leurs larmes et leur
désespoir
La pluie tombe et je suis presque sans remords
Et pourtant demain je serai seul encore en face
de moi
Seul dans l’implacable moment
Seul et désespéré d’avoir triché avec leurs larmes
Et le temps me rendra ces larmes
Le temps me rendra goutte à goutte toutes ces
larmes
Toutes leurs plaintes et je n’aurai plus jamais
confiance
Car j’ai triché
Pour toute mémoire j’ai triché

 

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"

 

Même avec les dents serrées

 

Même avec les dents serrées
Même avec nos visages comme l’amour
Avec nos visages éclairés par le désir
Avec nos visages qui viennent tout à coup de se lever
ensemble
Proches et semblables délivrés pour un moment
unique
Ton visage avec des yeux trop grands des cheveux
d’or sur des épaules étroites
Mon visage durci par la famine des jours
Même avec nos visages je n’ai pas su renaître

 

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"

 

Ce qui retentira

 

Ce qui retentira
Ce qui restera de notre amour désarmé
Je voudrais l’imaginer et que ma vie s’éclaire
Sur l’absolu désarmé
J’écris comme un homme qui n’a pas rêvé
J’écris comme un homme dont le rêve peut-être
Fut aussi réel que ton visage
Tu es née dans une ville aussi vaste et noire que mon être
Petite fille dont la fragilité me confond
Et tu as vécu ton enfance au bord de la mer des brouillards
Un vertigineux soleil
Fut que mes pas dans tes pas j’ai remonté ta vie frémissante
Pour te la rendre frémissante

 

Recueil : "De colère et de haine"

 

Je me souviendrai de ta fragile révolte

 

Je me souviendrai de ta fragile révolte
Je me souviendrai de ta robe de bal
Le déguisement de ta beauté démasqué déjà
Et tout entière dans la peine immense de t’être
trompée peut-être de jeunesse
Je me souviendrai du bal où tout était masqué sauf le
masque
Je me souviendrai de ta robe verte et rouge qui pleurait
dans tes yeux
Je me souviendrai du glas de la profonde misère

 

Recueil : "De colère et de haine"

 

Je me retrouve sans forme humaine

 

Je me retrouve sans forme humaine
Ensanglanté par mes révoltes et par mes luttes
Et condamné à vivre des existences dispersées
Je me retrouve abandonné à ma seule vie
Sans force et démuni de ce repos
Quand je vivais de la démence de nos vies
Et vagabond d’un Monde absent
J’entraîne avec moi la nuit
Et la douleur avide de mes désastres obscurs
Et ma face est détruite et mon enfance en pleur.
Ma chute s’accomplit dans le silence
Où des voix retentissent déchirantes et brisées
Ma chute illimitée vertigineuse et sans grandeur.

 

Recueil : "Poèmes mortels"

 

Comme cette pierre

 

Comme cette pierre
Ma face a été battue et rougie
Mais elle se maintient silencieuse et comme cette
pierre
Ses meurtrissures révèlent une histoire qui la garde
Et ma face où elle avait pressenti je ne sais quelles
paroles
S’était penchée sur ses lèvres mais elle s’est
souvenue
Qu’elle était taillée pour le vent brutal
Car l’interdit fut jeté
Sur ma face dévorée de larmes

 

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"

 

Je suis venu pour ne pas te laisser mourir

 

Je suis venu pour ne pas te laisser mourir
Car tu étais triste et semblable à moi-même
Tes yeux s’étaient creusés de fièvre et tes larmes
coulaient
Sur tes joues pâles et livides
Tu avais joué avec mépris ta beauté
Tu avais joué comme je sais le faire avec la vie
Et c’était un soir d’Hiver
C’était une nuit d’Hiver avec la neige éteinte et
prostituée sur le pavé
Comme toute une tendresse prostituée comme notre
amour agonisant
À la limite de ce jeu dont l’empreinte est l’infortune
Et notre vie définitive et mortelle au paroxysme
Notre désir au paroxysme nous avait brûlé comme
la neige

 

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"

 

Les beaux jours qui mènent à tout
Me conduiront-ils à moi-même
Et me diront-ils pourquoi
J’ai traversé tant de déserts
Pour les rejoindre et les perdre à nouveau.

Et moi qui suis l’esclave d’une force puissante
Qui a marqué mes traits
Et donné à mon pas un rythme différent
Je suis le témoin de ces jours que je ne fixe pas
Et qui sont beaux comme des désirs
Et rares comme les amours.
Je suis l’inutile témoin de moi-même
Et de ma solitude dont je ne comprends pas
le bonheur inhumain
Dont je ne bénis pas les heures évanescentes
Trop lâche pour émigrer toujours
Me perdre et me trouver d’un geste
Horrible pour ma lâcheté.

 

Recueils Poèmes mortels

 

Un bruit de houle qui m’enlève
Un fracas d’étincelles perdues dans la lumière
Et des fragments de rêves comme des voix.
La joie répandue à profusion par mon délire
Et le monde agrandi soudain jusqu’à mon cœur
Le monde circonscrit entre des flots
Et des bras jeunes et vierges qui multiplient
Sur des éternités sans espace et sans voix.
Un visage frémissant qui me réclame
Abandonné à des efforts d’absolu
Entre le ciel et l’eau qui nous protègent:
Rencontre fortuite et qui me perd
Avec la déraison des voix balbutiantes et pures
Et mon amour
Mais sans rien d’humain qui me délivre
Que cette joie répandue à profusion par mon délire
Et morte avec les ombres dans un grand bruit de
Voix

 

Recueils Poèmes mortels


Dans le temps dans la nuit

 

Dans le temps dans la nuit
Je te parlerai
Dans le temps dans la nuit je pourrai répondre à
voix basse
Le seul moment que la vie m’a volé
Dans le temps dans la nuit je retrouverai
ton visage
Et la forme de mon visage
Je te parlerai dans le temps je te parlerai dans
la nuit
J’écarterai enfin l’affreuse douleur de mon silence
J’écarterai enfin les jours mortels
Je te parlerai hors du temps je te parlerai dans
la nuit
J’effacerai les traces amères de l’attente
J’effacerai les traces amères de l’oubli
Dans mes deux mains ouvertes je prendrai ton
visage
Ton seul visage d’un seul instant mortel
Je te parlerai hors du temps j’écarterai la nuit
Je reprendrai les mots absolus
Pour te les dires enfin avec ma voix pareille

À la lumière

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"

 

Je ne pense rien je ne comprends rien
Je suis comme une pierre qui retrouverait sa forme
primitive
Quand elle fut rejetée sur une plage déserte
Et que tout commença et se perdit de la même façon
C’est comme un être qui se revendique en moi
tout à coup
Avec une violence déchaînée qui me renverse
À l’intérieur d’une nuit obtuse et chaotique
Où je crie parce que l’on m’égorge
Il me semble que je suis décapé et creusé par des
morts sans nombre
Qui auraient passé sur moi avec la violence d’un
torrent gonflé
Par un orage lourd de toutes mes larmes
accumulées
Dans la déflagration de mes cris de détresse

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Je ne suis rien qu’une pierre
Que l’on a usée jusqu’à lui donner une forme vile et
dérisoire
Mais je suis sûr que je n’étais pas cela
Je suis sûr que j’étais un granit avec des saillies

comme des couteaux tranchants

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À Antonin Artaud

 

Et si un jour un homme se levait parmi les hommes
Et si un jour un homme s’avançait parmi les hommes
Pour être mon ami
Un homme assez pur pour m’éprouver tout entier
Un homme assez fou et vide de sens pour
me comprendre
Un homme de ma race
Mais ayant brisé les échecs et les peurs
Et qui lirait à travers les années sans nombre
Un homme qui ne craindrait pas mes sarcasmes
Et qui ne craindrait pas ma haine
Peut-être le reconnaîtrais-je avant de basculer
Dans la nuit

 

3 Février 1945
Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"


Enfant je me suis étonné
De me retrouver en moi-même
D’être un parmi les autres
Et de n’être que moi pourtant.

Plus tard je me suis rencontré
je me suis rencontré comme quelqu’un qu’on croyait mort
Et qui revient un jour vous raconter sa vie
Et ce mort en moi-même m’a légué son passé
je suis devenu un inconnu pour moi
Vivant à travers lui
Chargé de son message irréel et pesant.

Et la Peur est venue
De mon exil et de ce vide autour de moi
Du son de mes paroles qui n’atteignaient personne
Et de mon amitié incomprise et laissée
J’ai compté ceux qui sont venus
J’ai compté ceux qui sont partis Ceux qui sont restés partiront.

 

Poèmes mortels

 

 

Tous nos amis sont morts

 

Nous nous sommes égarés malgré tous nos espoirs

Mais nous étions des êtres capables de mourir

Et nous avons été trop semblables à nous-mêmes

Et jamais personne ne comprendra

Jamais personne ne nous entendra

Jamais personne ne se souviendra

 

Et ce soir avec ma poitrine ouverte

À tous les battements d'un lourd désastre
Je me souviens avec mes larmes

Et je sais que nous étions les seuls présents et éternels

Les seuls capables de reprendre l'Héritage

De nous dresser comme des socs

Et de déchirer ce temps mort

 

La tête vide égaré je me souviens que j'ai deux fois vécu

Je me souviens que je devrai mourir

 

Je suis avec toi sur la terre des morts

 

Je suis avec toi sur la terre des morts
Sur la terre la plus réelle sur la terre la plus amère
Et c’est peut-être ma seule victoire
De penser qu’elle ne m’est plus étrangère
La terre si vieille où j’ai vécu
Comme un mendiant dans la déchéance
Terre surréelle irréelle et surréelle
Dans une immense fournaise de désirs et
d’existences pétrifiées
Terre où je me reconnais
Parmi ceux qui les premiers ont aiguisé les silex
Un vieux geste
Comme celui que j’ai retrouvé pour t’aimer

 

Recueil : "De colère et de haine"

 

Dans le matin diminué

 

Dans le matin diminué par le brouillard de
novembre
Rassemblant péniblement des mots
Qui ne ressemblent pas à la vision des arbres
Encore de la nuit froide et pluvieuse
Je me reprends tout à coup à penser
À ce désir multiplié vainement par l’espoir

Mais je ne trouve jamais rien
Que cette colère muette et désolée
Que je refoule aussi profondément qu’une humiliation
Il fait froid
L’eau le pavé me renvoie mon ombre
Je me souviens que toute la soirée d’hier je suis resté
Près du feu avec un livre que je n’ai pas ouvert

 

Recueil : "Poèmes pour toute mémoire"


J’ai souffert

 

J’ai souffert autant qu’on peut souffrir au monde
Mais j’ai connu la joie atroce de rêver
J’ai connu la douleur d’effacer son visage
Au feu de ma raison
J’ai connu dans la nuit avide de mon sang
Le vent jaloux de Dieu
Le vent qui n’a jamais connu sa voix d’enfant
J’ai connu l’attente obscure
La foule avide et dérisoire
Distribuant ses fantômes et noyant ma mémoire
Raz de marée brisant ma vie
À travers les brouillards de ses yeux dispersés
J’ai connu l’obsession d’un mal que je vénère
J’ai connu le tourment du doute et son visage
Et ses paroles effaçant ma douleur un moment
Et confondant ma nuit avec ses yeux fermés

 

Extrait de "C'était hier et c'est demain", éd. Seghers, 2004

 

Chaque matin

 

Chaque matin je reste immobile sur ma couche
N’osant bouger
Je me tourne sur le côté gauche et je crache
à pleine bouche
Je crie que l’on ferme la fenêtre
Je me débats contre des millions d’êtres
Qui me dévorent le cœur et les poumons
Qui m’enlèvent tout espoir et tuent la vie en moi
J’enfonce dans ma chair l’aiguille d’acier
Je m’injecte deux centigrammes
De ce liquide extrait d’un pavot légendaire
Je retrouve le calme et comme un moribond
Tourné vers la fenêtre et les yeux grands ouverts
Je me perds dans la lumière de ce nouveau matin
J’imagine que je suis encore vivant
Que je me suis levé tôt
Que je marche, ivre de solitude
Au milieu d’un pays sauvage et vierge
Où la douleur est absente.

 

Recueil : "Derniers poèmes"


Testament

 

Je lègue à Jany de Ruy
Mon grand portrait celui
Où il est dit que le fou que Satan le fou fut partout
Je lègue à Jany de Ruy la folle
La joie perdue la joie féroce de vivre
Et de haïr le monde
La joie d’exterminer le monde

 

II

 

Je lègue à ma folle aimée
Mon sexe ma poitrine armée par la mort
Ma poitrine armée
Je lègue à Jany la folle mon sexe mon sperme
Et l’enfant qui naîtra de nous mon sexe
L’enfant mort qui naîtra de nous

 

III

 

Je lègue à Jany la folle je lègue à ma folle aimée
Ma colère ma haine et surtout
Mon amour mort les pierres mon amour vivant
des pierres
Je lègue à ma folle aimée ce testament écrit
Pour elle pour que demain son nom soit prononcé
son nom
Comme le nom de la plus aimée
Comme le nom de la folle aimée

Jany la folle demain je serai mort Jany
Je serai mort Jany la folle

 

Recueil : "Testament"

 

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Bibliographie

 

Prevel

 

Poèmes mortels (1945),
Poèmes pour toute mémoire (1947),
De colère et de haine (1950),
un recueil posthume, En dérive vers l’absolu ( Seghers 1952)
En compagnie d'Antonin Artaud (1974), texte présenté, établi et annoté par Bernard Noël, Flammarion.
Poèmes Flammarion 1974, épuisé.
Bernard Polin, Jacques Prevel ou la dérive vers l’absolu, éditions L’officine. 2002.

 

Prevel

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Date de mise à jour : 08/09/2013