Pascal Quignard

La langue et ses vestiges
mêlés aux lectures et aux rêves

 

Quignard et la lumière des origines

 

 

quignard

 

« J'ai écrit parce que c'était la seule façon de parler en se taisant.»

Pascal Quignard

 

Il n’est pas facile d’écrire sur Quignard, car on ne sait encore vers où va son œuvre qui a pris un tout autre cours vers un espace qu’il s’est bâti, mot à mot, où passé et présent se meuvent, se recouvrent, s’opposent. Aussi on est obligé de procéder par ses citations pour ne point le trahir.

 

Pour cela il va en s’allégeant dans le retrait et le silence, nous écrasant moins de son érudition forcenée et remisant à tous les matins du monde sa faim d’interprétation de la musique et son amour du baroque austère et de Schubert. Alors quand se dissipe l’angoisse de ne plus craindre que les bibliothèques de sa culture ne vous tombent dessus, de ne plus avoir en face un archéologue du savoir, vient la joie de lire un grand écrivain. Lui est passé de l’autre côté de la fiction et de l’univers littéraire.

 

Il devient de plus en plus solitaire et, libéré des pesanteurs terrestres par son prix Goncourt en 2002, il se retire peu à peu avec sa douceur en écharpe. Sauvage et mélancolique, il se fait scribe du temps pour repousser l’angoisse de sa signification.

« J’écris par besoin, j’écris parce que j’ai besoin de répondre à un besoin physique, j’écris parce que j’ai besoin de dire quelque chose que j’ignore ».

 

Lui l’homme de succès (Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde, …), retourne à partir des Petits Traités (1990), à une écriture hallucinée, difficile et poétique. Maintenant il est là où il veut, en marge. Et il n’a plus à jouer un rôle quelconque.

« 

J'ai compris à quel point le patronyme, le fait d'entrer dans la vie sociale, de briguer les honneurs disparaissent avec la mort du père. Car on fait beaucoup de choses toute sa vie pour le regard de ceux qui nous ont engendrés. Alors, avec leur retrait un certain nombre de nos ambitions disparaissent. Je me suis forcé à enseigner, à travailler dans l'édition, à m'occuper de musique pour jouer des rôles, car j'étais très peu doué pour la vie collective. Or, il y a une vie plus ancienne que la vie ambitieuse ou même amoureuse, une solitude avant la vie sociale. Aujourd'hui, plus que jamais, c'est cette vie-là que je rejoins. Je m'extrais de la fratrie comme je me suis extrait de la patrie.»

(entretien au magazine Lire.)

 

 

 

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Le culte de l’émancipation

 

« Je suis profondément un enfant post-guerre » .
Par là Pascal Quignard veut nous dire qu’il est à tout jamais marqué par ses rencontres et ses combats, et que ses valeurs n’ont point ni bougé ni tremblé devant la globalisation de l’insignifiance du monde actuel.
Il en défend ardemment toujours les socles : l’athéisme, le droit au suicide, le droit de ne point s’intégrer de façon moutonnière dans la société que l’on nous tend : Consomme et tais-toi ! Sois social et ne rêve pas !
Ses maîtres de Nanterre, - Jean-François Lyotard, Emmanuel Levinas-, les utopies de mai 68, la détestation du gaullisme et de la religion, les figures de Deleuze ou Bettelheim, le fait d’avoir été élevé auprès d’un survivant des camps de la mort qui lui a appris l’appétit de la vie et non le regret mortifère.

Accablé par le piétinement obscène des valeurs par les politiques, qui du haut de leur vulgarité triomphante font rire de la beauté, des livres et de la recherche, il entend rester libre.
Son œuvre est acte de résistance contre le dévoiement du monde.
Pour ne point être tenu en laisse par la société il a rompu toutes les amarres des honneurs et des fonctions (comité de rédaction de Gallimard, festival d'opéra et de théâtre baroque de Versailles qu'il dirige de 1990 à 1994, le Concert des Nations aux côtés de Jordi Savall). Il a survécu au prix Goncourt ses fastes et ses hypocrisies ? « Il s’est déficelé » comme il dit. Ainsi à l’écart de toutes les institutions, il peut être tout entier dans l’écriture sans trop de regards sur ce monde à l’encan.
Il se veut en marges et pouvant expérimenter des « formes littéraires ahurissantes, libres» à rebours des règles commerciales de l’édition. Il a refusé toute domestication, du moins le croit-il.

quignard

 

 

En tout cas il n’aura eu de cesse que de tendre vers l’émancipation aussi bien dans sa vie privée (divorce, multiples déménagements, démissions des institutions... ) que dans son œuvre sans cesse mouvante et étrange.

« Voué à la soumission ? Jamais malgré la tristesse, l’angoisse souvent » est sa devise. Et sa valeur suprême est l’émancipation.

Il est né en 1948, le 23 avril, à Verneuil-sur-Avre (France),

Ses parents étaient dans l’enseignement, proviseur de lycée et directrice de collège. Mais aussi musiciens, ce qui baignera Pascal Quignard dans ces deux fleuves.

Pourtant il fut en retrait de sa propre enfance, replié sur lui-même, presque autiste, anorexique en tout cas. Ses longues journées au Havre puis à Sèvres, lui font côtoyer les abîmes, et faire de la dépression sa meilleure amie.

Dans cet état ses échappées, ses survies passeront par la musique et surtout la lecture compulsive. Ce sont les textes anciens qui l’accueillent et le consolent, ce qu’il nomme « mes langues originaires ».

Déjà le Jadis est plus vrai pour lui que le présent. Dans le grec et le latin il trouve des statues qui lui sourient de toute éternité, une sagesse innée.

Il étudie aussi l’orgue, le violoncelle et la viole de gambe. La musique baroque l’emporte hors du monde corrompu. En 1966 il entreprend des études de philosophie et va vers ceux qu’il veut avoir pour maîtres, Levinas, Ricœur. Ce sera l’apprentissage des utopies de Nanterre et le début des ruptures : abandon de sa thèse en 1968, des études. Il se sait écrivain et non inscrit dans une carrière.

«Il vaut mieux vivre qu’avoir une existence sociale intense.»

Ainsi  Pascal Quignard a d’abord été enseignant avant d’entrer à Gallimard dont il fut le secrétaire général de 1990 à 1994. Il décide ensuite de quitter la maison d’édition pour se consacrer entièrement au vertige des mots.
Libre et émancipé.

 

 

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Rendre palpables les fragments et les échos d’images nocturnes

 

Pascal Quignard, ayant senti l’aile de la mort sur lui, n’a plus de cesse que de fuir toutes les vanités. Il se tient « seul, en l'absence totale de regard », ayant démissionné de toute contrainte sociale, de toute contrainte de la littérature même. Il s’affronte au chaos textuel, ramassant tous les fragments de lecture qui tombent en lui, qui sont en lui. Et toujours son chant est limpide et haute sa lyre.

 

Pour frapper à la fenêtre de son écriture, il n’est de meilleurs chemins que ceux de Vie secrète et de la trilogie Le dernier royaume, comprenant Ombres errantes, De Jadis, Abîmes.

Par exemple commencez par ce conte L’autre royaume au chapitre LIII des Ombres errantes pour vous perdre de suite dans la magie de son écriture et approcher les chemins de l’amour.

C’est dans sa réflexion sur l’origine, sur le temps, sur l’antérieur à tout, que Quignard nous touche le plus. De courts récits, des aphorismes, des réflexions font un amoncellement souvent fulgurant, et parfois retombant en de pieuses évidences. Il côtoie les légendes et l’histoire et les restitue en voulant leur donner un sens en fragments, petites touches, moralités.

Son écriture est parfois paraboles.

Sans doute la seule voie pour que les secrets soient dits secrètement et enfin retrouver ce premier monde avant tous les autres.

 

Ainsi dans Abîmes, il écrit :

« Nous sommes à la merci d'images qui n'ont aucune source visuelle en nous. Nous avons vécu avant de naître. Nous avons rêvé avant de voir. Nous avons entendu avant d'être sujets à l'air. Nous sommes entrés en contact avec le langage avant d'être envahis par le souffle. Nous avons été soumis aux noms et aux mots avant d'accéder à la maîtrise vocale. Nous avons prononcé et articulé ces mots et entonné cette langue par sidération maternelle. De la même façon, la société où nous allons pénétrer, la langue à laquelle nous allons obéir, la durée que nous allons éprouver, l'Histoire où nous allons nous engloutir, sont antérieures à notre conception. De la même manière, notre mère, notre père, leur excitation, leur étreinte, leur émotion, leur râle, leur ensommeillement, leur rêve, nous précèdent. Ce sont des fragments d'images impulsives, ou compulsives, ou plus simplement pulsives, spontanées, d'une seconde ou deux, par lesquelles le temps se précède lui-même dans l'invisible.

Nous sommes les pousses de l'antériorité invisible. »

 

Pour rendre palpable cela Quignard emploie des échos d'images, des échos d'images nocturnes : « à la fois des fantômes, que l'aube chaque jour foudroie, et des fantasmes que chaque veille déteste ».

Ce que Quignard écrit n’a pas grand-chose à voir avec un roman, mais porte en germe bien des romans. Ce sont des « Histoires d’enfance, de lecture, de musique, d’amour, de mort ». Il nous initie au travers de contes qui sont autant de transmission de secrets et de savoir. À nous de saisir sous l’avalanche de citations et de références l’ordre des choses. Il lâche au galop les chevaux de ses références souvent puisées plus dans l’Antiquité que dans notre présent. Il se fait passeur sur des fleuves noirs et il navigue à contre-courant du temps. Son écriture extrêmement classique nous entraîne mélancoliquement vers des rivages sombres.

 

Lui écrit encore comme cela avec des digressions, des guillemets, des imparfaits sans cesse. Ses phrases sont longues, sinueuses et l’on y perd pied souvent, on trébuche sur les détails, on se griffe aux buissons des références. Il le veut ainsi. Il déroule alors une oralité en mots car pour lui « l’invention de l’écriture est la mise au silence du langage. C’est une seule et même aventure dont on ignore l’issue ». Il parle avec le langage du monde d’avant, celui où nous n’avions pas la voix, mais seulement la basse continue des pulsions des origines.

Il dit la réaction violente des hommes et de leur société devant l’indicible des origines, des mystères de la mort et de l’amour.

De ce qui joue de nous et nous déjoue. Des géographies intérieures et des sources de l’histoire. Du commencement et du jadis.

 

Ses études philosophiques avec Emmanuel Levinas et Paul Ricœur lui ont appris à se méfier de vouloir donner un sens à tout. Il doute et ne croit à aucune transcendance. Le refus de tuer l’étrangeté en chacun de nous, de se réunir sur ce qu'on ignore de l'autre pétrit ses mots. Le monde ancien japonais le marquera au vif de lui-même, lui révélant les charnières du temps.

« L’avenir qui est à venir ne doit pas venir mais surprendre », d’ailleurs il n’emploie jamais le futur, et il avec la petite lumière de son écriture nous escorte jusqu’à la nuit des temps. Pour préparer ce qui est à venir, les grands vents soufflant à la surface du monde.

« Je n'aime pas du tout l'avenir sur lequel il y a de la mainmise ».

 

Se voulant prophète Quignard nous parle du dernier royaume, celui où le temps linéaire s’abolit, celui où les hommes tombent au fond de leur passion. Ce temps est le temps présent, et à la fois ce temps qui ne connaît pas d'autre direction que celle qui surgit du passé celui de l’altérité, celui qui n’est pas souillé par les fausses flammes du passé.

Comme l'eau en regard de la source (comme l'eau qui revient sans cesse de l'autre côté de la paroi pour sourdre) chaque homme est venu d'Autrefois et y retourne une autre fois à partir de l'altérité de l'autrefois qui le précède.

Les événements passés sont tous contemporains de l'altérité étrange qui y vit.

Tel est l’Autrefois.

Tous les ancêtres sont comme tous les fruits qui pendent aux branches des arbres. Toujours le descendant et l'aïeul, le jadis et le fait instantané de la vague contemporaine s'épousent comme les deux côtés d'une surface.

Le temps pour Quignard doit être « secoué », il n’est plus ligne droite fatale, passé orienté, mais cercles qui peuvent enfin se refermer sur eux-mêmes.

 

Le temps devient pour lui fini et circulaire comme le soleil et « comme un corps immense dont les yeux sont le présent et qui avance sur le vide le plus total. Plus l'avenir est défini, plus c'est du passé qu'on essaye de nous injecter. À l’inverse, nous ne pouvons pas être si nous nous ignorons ».

Cette constante dans son œuvre donne de la très belle prose, mais elle peut induire des concepts qui gênent.

Car souvent Quignard désenchanté par notre présent, tombe en arrière. Il ne peut vivre que dans un espace de pureté, de dénuement.

 

Il prend ainsi le risque, déjà connu chez les romantiques allemands et Nietzsche, de rejoindre l’abîme et de refuser de voir le jour. La montée de l’obscur est venue de là. Désir et désastre s’enchevêtrent trop incestueusement dans ses livres. Pascal Quignard renvoie aux premières peurs pré-humaines, au monde d'avant le feu dompté, à cette angoisse immémoriale qui se tenait tapie dans la solitude et l’obscurité.

Tout le reste n’aura été que lumières feintes pour nous apaiser, nous tenir les mains face au vide, nous tenir compagnie par la raison, l’art, l’écriture.

Écrivain des cercles de la nuit qui roulent sur nous, des ombres et de l’intérieur de nous-mêmes, Quignard avance dans les vestiges des langues et des rêves, des vivants et des morts.

« Les vivants ne sont pas des ombres. Ce sont peut-être des morts enveloppés de vêtements et qui brillent. » Les Ombres errantes

 

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Il ne se console ni de la croyance en une harmonie bienfaisante ni de la croyance en un chaos fécond et les planètes ne font aucun bruit. Simplement écrire d’avant le langage, parler du cours du temps au fond de nous, tel est son défi insensé et fondamental, car pour lui notre destin dépend de cette irruption des images du jadis. À nous du clan de la poussière encore éblouis par la lueur invisible du premier rayonnement de l’univers, nous devons réapprendre le chemin de retour vers le pays des morts, savoir à nouveau regarder en face le feu ou un visage.

Le nom sur le bout de la langue, lui tente de le dire.

« L'envie que l'autre a de soi invente un règne dont la disparition l'emplit de douleur ».

Homme du retrait, du doute, arpentant les ruines du monde, les vieux grimoires latin ou autre, son écriture est une dérive les yeux ouverts avec toujours sa petite musique particulière comme rosée sur ses mots.

Nuit, violence, sexe, effroi, temps, frontières, fantômes, mort, reflet des images, légendes et chamans, solitudes, parcourent ses livres.

 

Il parle d’un monde uniquement anxieux de l’autre, donc ouvert. Donc réduit à l’essentiel. Quignard veut témoigner de ce surgissement d'avant nous-mêmes du passé bouillonnant d’avenir.

Il aura aussi parlé dans Vie secrète de la beauté, de l’amour avec une insondable profondeur de celui qui lui a donné sa chair pendant quatre-vingt-seize jours. Cet amour qui parle plus fort dans son chuchotement que les tocsins des bruits du monde actuel, il en parle avec les mains invisibles de l’écrivain, parfois mains vides, souvent. Amour et adieu souvent mêlés ainsi va ce livre :

« Pourquoi l'amour ne s'éprouve-t-il que dans la violence de sa perte ? Parce que sa source est l'expérience de la perte. Naître, c'est perdre sa mère. »

 

Où sont les ombres ? Elles errent dans les pages de Quignard, scribe scrupuleux des ombres.

Mélancoliques, elles se baignent dans la rosée du matin et nous avertissent : le bonheur n’est qu’un émerveillement qui se dit à lui-même adieu. Et cette phrase terrible sourd enfin : « Tous les amants lorsqu’ils s’aiment se retournent sur leur ombre et en s’enlaçant l’écrasent ».

Donc : « La vie de chacun d’entre nous n’est pas une tentative d’aimer. Elle est l’unique essai». Vie secrète.

 

Pascal Quignard aura fait de sa vie cet essai. Nul ne peut sauter par-dessus son ombre, nul ne peut sauter par-dessus sa source, Pascal Quignard l’a pourtant fait.

« Les livres quand ils sont beaux font tomber non seulement les défenses de l'âme, mais toutes les fortifications de la pensée, qui se voit prise de court soudain».

Ainsi opèrent souvent les livres de Pascal Quignard :

 

« Dénouer un peu le lien de ce qui est passé, de ce qui s’est passé, de ce qui passe, telle est la simple tâche » (Abîmes)

 

Pascal Quignard s’y est plongé entièrement.


C'est de l'intérieur de soi que vient la défaite. Dans le monde extérieur il n'y a pas de défaite. La nature, le ciel, la nuit, la pluie, les vents ne sont qu'un long triomphe aveugle.

 

 

Gil Pressnitzer

 


 

 

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Choix de textes

 

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle

 

AU LECTEUR

 

« Il y a vingt ans j’ai composé les huit tomes des Petits Traités. Ils sont parus aux éditions Maeght.

Dernier Royaume est un ensemble de volumes beaucoup plus étendu et étrange.

Ni argumentation philosophique, ni petits essais érudits et épars, ni narration romanesque, en moi, peu à peu, tous les genres sont tombés.

Enfant, durant toute mon enfance, chaque nuit, je tournais la tête du crépuscule jusqu’à l’aube. Cela me paraissait beaucoup plus intéressant que dormir.

C’était peut-être un signe de carence mais cela m’excitait. C’est vraiment une tête qui tourne à toute allure que ces volumes. Un éclair de tête. Ce n’est pas un jugement sur le temps ou le monde ou la société ou l’évolution humaine : c’est le petit effort d’une pensée de tout.

Une petite vision toute moderne du monde.

Une vision toute laïque du monde.

Une vision toute anormale du monde. »

 

Pascal Quignard

 

CHAPITRE XI Abîmes

 

Nous sommes à la merci d'images qui n'ont aucune source visuelle en nous. Nous avons vécu avant de naître. Nous avons rêvé avant de voir. Nous avons entendu avant d'être sujets à l'air. Nous sommes entrés en contact avec le langage avant d'être envahis par le souffle. Nous avons été soumis aux noms et aux mots avant d'accéder à la maîtrise vocale. Nous avons prononcé et articulé ces mots et entonné cette langue par sidération maternelle. De la même façon, la société où nous allons pénétrer, la langue à laquelle nous allons obéir, la durée que nous allons éprouver, l'Histoire où nous allons nous engloutir, sont antérieures à notre conception. De la même manière, notre mère, notre père, leur excitation, leur étreinte, leur émotion, leur râle, leur ensommeillement, leur rêve, nous précèdent. Ce sont des fragments d'images impulsives, ou compulsives, ou plus simplement pulsives, spontanées, d'une seconde ou deux, par lesquelles le temps se précède lui-même dans l'invisible.

Nous sommes les pousses de l'antériorité invisible.

 

Comme l'eau en regard de la source (comme l'eau qui revient sans cesse de l'autre côté de la paroi pour sourdre) chaque homme est venu d'Autrefois et y retourne une autre fois à partir de l'altérité de l'autrefois qui le précède.

Les événements passés sont tous contemporains de l'altérité étrange qui y vit.

Tel est l’Autrefois.

Tous les ancêtres sont comme tous les fruits qui pendent aux branches des arbres. Toujours le descendant et l'aïeul, le jadis et le faite instantané de la vague contemporaine s'épousent comme les deux côtés d'une surface…

 

Quand on meurt, un feu voyage, un éclat quitte le visage: il se déplace dans le temps, touchant un autre visage, visage des nouveau-nés. C'est pourquoi le visage des nouveau-nés est encore plus fripé que celui des vieillards. C'est au solstice d'été qu'a lieu la fête des morts : le soleil, se retournant soudain, tue tout ce que sa face ou son disque dévisage; l'hiver revient…


Aux deux solstices les deux mondes se rapprochent. Les mains se touchent au travers de la paroi de la grotte des montagnes sacrées.

Il faut faire vivre le vivant signifie : Il faut faire mourir les morts. Ce sont des cercles qu'on roule dans la nuit.

La mort est finie dans le temps comme la retombée de la ligne verticale du sexe dressé qui lui donne naissance. Le temps est fini et circulaire comme le soleil.

 

CHAPITRE XXXII

Piano

 

Ceux qui parlent mystérieusement d'une chose qu'ils évoquent, décrivant de grands cercles autour d'elle, mais qu'ils ne confieront pas, frustrent à l'évidence ceux qui les écoutent d'une signification, mais ils transmettent en baissant leur voix, en désignant ce qu'ils ne montrent pas, par la médiation et même par la circulation de leur réticence, un vieux savoir qu'on sait depuis toujours: un vieux savoir qui ne sera jamais pénétré de notre vivant.

De la même façon que sans mourir on ne peut parler tout à fait de l'expérience de la mort, ils transmettent la signification d'un secret.

Le vrai secret appartient à ce qui ne se partage jamais : la Perdue, la séparation, le sexus, le rêve, la faim, la mort.

L'évocation qui cache évoque; c'est cela une paroi.

Une autre vie est pressentie; ou une terreur inimaginable est défiée.

Cauchemars, rêves, fantômes régurgitent une espèce de corps sur la paroi. C'est-à-dire sur la limite de notre condition. C'est-à-dire sur la frontière séparée, sexuée, endeuillée. Cauchemars, rêves, fantômes font buter « l'image » contre la paroi infranchissable - qui ne se franchit que silencieusement, dont on ne revient pas.

 

 

 

CHAPITRE XXXIV ABÎMES

 

 

Curieusement je n’avais jamais regretté un monde. Je n’ai jamais ressenti le désir de vivre dans une époque qui fût ancienne. Je ne puis me désancrer des possibilités actuelles d’inventaire, de disponibilité livresque, d’idéal fracassé, de la sédimentation de l’horreur, de cruauté érudite, de recherche, de science, de lucidité, de clarté.

Jamais le spectacle de la nature sur la terre, étant devenu si rare, n’a été si poignant.

Jamais les langues naturelles ne furent à ce point dévoilées à elles-mêmes dans leur substance involontaire.

Jamais le passé n’a été aussi grand et la lumière plus profonde, plus glaçante. Une lumière de montagne ou d’abîme. Jamais le relief ne fut plus accusé.

 

On appelle diable de poussière une petite tornade minuscule, haute comme deux ou trois hommes superposés, qui soulève la poussière ou la paille des champs au mois d'août. Le diable arrive au moment des orages. Colonne jaune qui s'avance en errant. Forme lumineuse, granuleuse, qui devance la foudre et annonce les éclairs. La forme tourbillonne à vive allure au-dessus des sillons dont elle prélève la terre, ou sur la grève de la rive dont elle arrache le sable, ou le long du sentier dont elle ramasse les fragments de paille et les fleurs de chardon, et elle s'effondre le plus souvent dans les branchages d'un bois.
La barque silencieuse

 

CHAPITRE LIII Les ombres errantes

L’autre royaume

 

En 1602 un maître pêcheur, dans la province de Bretagne, dans le Morbihan, était propriétaire de cinq barques. Veuf depuis trois ans, il ne s’était pas remarié tant l’amour qu’il portait à la femme qu’il avait épousée jadis persistait en lui. Sa maison était à flanc de falaise. La côte où elle était située était faite de roches noires. Le sentier qui y menait était escarpé. La maison était étroite ; les pièces sombres ; il était à manger sa bouillie.

Il voit par la porte de sa maison sa femme qui passe. Il lâche son bol. Il court sur le chemin qui tombe à pic au-dessus de la mer.

Elle a un corsage en lin blanc en pointe, qu’elle porte au-dessus d’une jupe jaune bouton d’or.

— N’es-tu pas morte depuis trois ans ? lui crie-t-il.

Son épouse en convient, faisant des petits signes de tête de haut en bas. À ses côtés se tient l’ancien chantre du village.

Ce dernier paraît beaucoup plus jeune qu’elle.

À la vérité il est mort neuf ans avant elle.

Il se tient en retrait. Il est lui aussi vêtu de lin jaune. Il a l’air grave. Il paraît songeur.

Tandis que le veuf parle à son épouse morte, le 95 chantre s’assoit sur une roche. Il tient dans les mains une grande canne ferrée.

Un voyageur arrive, venant du Scorff, et les dépasse.

À l’instant de les dépasser il les salue en employant la langue anglaise.

Le chantre lui répond de même en anglais.

Le chantre et l’épouse du maître pêcheur sont tous deux vêtus de lin ainsi que le sont tous les morts.

Ils sont très beaux quoique leurs joues soient blanches et creuses.

— En vérité tu n’aimas pas ceux que tu aimas à la suite de celui-ci ? demande à cet instant le maître pêcheur à son épouse.

— Non.

— Tu ne m’as pas aimé ?

— Non.

— Tu as toujours préféré un mort à un vivant ?

— Oui.

— Pourquoi ? La femme ne répond pas.

— Dis-moi pourquoi, insiste le pêcheur.

— Non.

Après qu’elle a dit non, l’épouse morte lui tourne le dos. Elle s’apprête à reprendre sa route sur le sentier.

Son visage est extraordinairement lumineux.

Le chantre se lève lui aussi prenant appui sur sa canne.

Le maître pêcheur se précipite.

La femme morte se courbe en deux, prend ses Les ombres errantes 96 jupes dans ses mains, se met à courir sur le sentier à pic.

Mais le maître de pêche, empoignant un genêt, sautant sur une roche en saillie, parvient à la dépasser.

Le veuf hurle.

Il brandit les poings. Il pleure aussi.

Il empêche son épouse morte de passer.

La corniche au-dessus de la mer était si étroite à cet endroit que la morte se serait blessée en tombant, ou bien elle aurait abîmé ses vêtements en lin.

L’épouse reste immobile devant son ancien mari.

Une dernière fois le maître de pêche la supplie :

— Si tu m’expliques pourquoi tu ne m’as pas aimé autant que le chantre, je te laisse passer.

Elle le regarde dans les yeux.

Puis elle hausse les épaules.

Elle tourne son regard vers le large.

Plus tard encore, elle regarde de nouveau son époux, longuement. Son visage ne marque pas de mépris, mais il est sans douceur.

Elle baisse les paupières mais elle ne dit rien.

Il dit tout bas :

— Dis-moi, mon amour, pourquoi tu ne m’aimes plus ? Alors le beau visage de son épouse est placé sur sa gauche. Il la voit de profil. Il ne voit pas ses lèvres bouger. Il entend pourtant qu’elle dit à voix basse :

— J’avais plus de plaisir dans la compagnie de ce mort, même une minute, même en pensée, même en errantes mâchouillant sans fin dans ma bouche le secret de son nom, que dix ans dans tes bras, même quand j’étais heureuse dans tes bras.

— Ah ! fit-il et il s’effondra sur le sol.

Ils passèrent.

Ils descendirent le sentier.

Ils gagnèrent le sable et la laisse de mer. Ils se tenaient par la main au bord des vagues.

Ils marchaient sur les algues tout en bas.

Le pêcheur voyait les vêtements jaunes flotter au-dessus des algues et des flaques.

Il était jaloux.

Bien que tous deux fussent morts, le maître pêcheur était jaloux de leur bonheur chez les morts.

Il revint chez lui dans un état déplorable.

Le maître pêcheur était sans cesse à souffrir non pas parce que sa femme était devenue fantôme mais parce qu’elle avait préféré dans l’autre monde un homme à qui elle s’était donnée avant qu’il la rencontrât.

Il disait :

— Je ne souhaite à personne de voir à qui peut bien aller l’amour des morts.

Souvent, après qu’il avait dit ces mots, il ajoutait avec un air de menace à l’adresse de ceux qui l’écoutaient :

— Et je ne souhaite à aucun d’entre vous de découvrir à qui s’adresse l’amour de ceux avec qui vous vivez ! On dit que sa souffrance dura six mois, jusqu’au mois d’avril.

Étrange royaume que celui que j’évoque pour ouvrir ces tomes, ces landes, ces vagues blanches, ces genêts jaunes, ces à-pics.

Bouts d’algues, morceaux de coquillages, barques crevées, laisses de grève, fragments de scènes invisibles.

Le 23 avril ses larmes se mirent enfin à couler. Il s’alimenta de nouveau. Il refusait de dormir parce qu’il redoutait que son épouse ne lui apparût en rêve.

Il craignait de la désirer malgré tout pendant son sommeil. Il avait perdu quarante et un kilos.

 

 

 

 

 


 

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Bibliographie

 

Le Lecteur, éditions Gallimard, 1976 ;

Carus, Gallimard, 1979 ;

Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia, Gallimard, 1984 ;

Une gêne technique à l'égard des fragments, Fata Morgana, 1986 : repris chez Galilée, 2005 ;

Le Salon du Wurtemberg, Gallimard, 1986 ;

La leçon de musique, Hachette, 1987 ;

Les Escaliers de Chambord, Gallimard, 1989 ;

Petits traités, Tome I à VIII, Albucius, POL, 1990 ;

Tous les matins du monde, Gallimard, 1991 ;

Le Nom sur le bout de la langue, POL, 1993 ;

Le Sexe et l'Effroi, Gallimard, 1994 ;

L'Occupation américaine, Éditions du Seuil, 1994 ;

Rhétorique spéculative, Calmann-Lévy, 1995 ;

La Haine de la musique, Calmann-Lévy, 1996 ;

Vie secrète, Gallimard, 1998 ;

Terrasse à Rome, Gallimard, 2000 ;

Tondo, avec des pastels de Pierre Skira, Flammarion, 2002 ;

Les Ombres errantes (Dernier Royaume, Tome I), éditions Grasset, 2002 ; (Prix Goncourt 2002)

Sur le jadis (Dernier Royaume, Tome II), Grasset, 2002 ;

Abîmes (Dernier Royaume, Tome III), Grasset, 2002 ;

Les Paradisiaques (Dernier Royaume, Tome IV), Grasset, 2005 ;

Sordidissimes (Dernier Royaume, Tome V), Grasset, 2005 ;

Écrits de l'éphémère, Galilée, 2005 ;

Pour trouver les Enfers, Galilée, 2005 ;

Villa Amalia, Gallimard, 2006 ;

 

L'Enfant au visage couleur de la mort, Galilée, 2006 ;

Triomphe du temps, Galilée, 2006 ;

Ethelrude et Wolframm, Galilée, 2006 ;

Le Petit Cupidon, Galilée, 2006 ;

Requiem, Galilée, 2006 ;

La Nuit sexuelle, Flammarion, 2007 ;

Boutès, Galilée, 2008 ;

La barque silencieuse (Dernier Royaume VI), Le Seuil, 2009.

 

 

Quignard

 

 

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Date de mise à jour : 22/11/2009