Pascal QUIGNARD
le retour vers la mémoire de l’origine

«J'ai écrit parce que c'était la seule façon
de parler en se taisant.»
Pascal Quignard
Il n’est pas facile d’écrire sur Quignard, car on ne sait encore vers où va son œuvre qui a pris un tout autre cours vers un espace qu’il s’est bâti, mot à mot, où passé et présent se meuvent, se recouvrent, s’opposent. Aussi on est obligé de procéder par ses citations pour ne point le trahir.
Pour cela il va en s’allégeant dans le retrait et le silence, nous écrasant moins de son érudition forcenée et remisant à tous les matins du monde sa faim d’interprétation de la musique et son amour du baroque austère et de Schubert. Alors quand se dissipe l’angoisse de ne plus craindre que les bibliothèques de sa culture ne vous tombent dessus, de ne plus avoir en face un archéologue du savoir, vient la joie de lire un grand écrivain. Lui est passé de l’autre côté de la fiction et de l’univers littéraire.
Il devient de plus en plus solitaire et, libéré des pesanteurs terrestres par son prix Goncourt en 2002, il se retire peu à peu avec sa douceur en écharpe. Sauvage et mélancolique, il se fait scribe du temps pour repousser l’angoisse de sa signification.
« J’écris par besoin, j’écris parce que j’ai besoin de répondre à un besoin physique, j’écris parce que j’ai besoin de dire quelque chose que j’ignore ».
Lui l’homme de succès, (Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde, …), retourne à partir des Petits Traités (1990), à une écriture hallucinée, difficile et poétique. Maintenant il est là où il veut, en marge. Et il n’a plus à jouer un rôle quelconque.
Né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France), Pascal Quignard a d’abord été enseignant avant d’entrer à Gallimard dont il fut le secrétaire général de 1990 à 1994. Il décide ensuite de quitter la maison d’édition pour se consacrer entièrement à son art.
Pascal Quignard, ayant senti l’aile de la mort sur lui, n’a plus de cesse que de fuir toutes les vanités. Il se tient « seul, en l'absence totale de regard », ayant démissionné de toute contrainte sociale, de toute contrainte de la littérature même. Il s’affronte au chaos textuel, ramassant tous les fragments de lecture qui tombent en lui, qui sont en lui. Et toujours son chant est limpide et haute sa lyre.
Pour frapper à la fenêtre de son écriture, il n’est de meilleurs chemins que ceux de « Vie secrète » et de la trilogie "Le dernier royaume", comprenant Ombres errantes, De Jadis, Abîmes.
Par exemple commencez par ce conte « L’autre royaume » au chapitre LIII des « Ombres errantes » pour vous perdre de suite dans la magie de son écriture et approcher les chemins de l’amour .
C’est dans sa réflexion sur l’origine, sur le temps, sur l’antérieur à tout, que Quignard nous touche le plus. De courts récits, des aphorismes, des réflexions font un amoncellement souvent fulgurant, et parfois retombant en de pieuses évidences. Il côtoie les légendes et l’histoire et les restitue en voulant leur donner un sens en fragments, petites touches, moralités.
Son écriture est parfois paraboles.
Sans doute la seule voie pour que les secrets soient dits secrètement et enfin retrouver ce premier monde avant tous les autres.
Ainsi dans abîmes, il écrit :
"Nous sommes à la merci d'images qui n'ont aucune source visuelle en nous. Nous avons vécu avant de naître. Nous avons rêvé avant de voir. Nous avons entendu avant d'être sujets à l'air. Nous sommes entrés en contact avec le langage avant d'être envahis par le souffle. Nous avons été soumis aux noms et aux mots avant d'accéder à la maîtrise vocale. Nous avons prononcé et articulé ces mots et entonné cette langue par sidération maternelle. De la même façon, la société où nous allons pénétrer, la langue à laquelle nous allons obéir, la durée que nous allons éprouver, l'Histoire où nous allons nous engloutir, sont antérieures à notre conception. De la même manière, notre mère, notre père, leur excitation, leur étreinte, leur émotion, leur râle, leur ensommeillement, leur rêve, nous précèdent. Ce sont des fragments d'images impulsives, ou compulsives, ou plus simplement pulsives, spontanées, d'une seconde ou deux, par lesquelles le temps se précède lui-même dans l'invisible.
Nous sommes les pousses de l'antériorité invisible. ».
Pour rendre palpable cela Quignard emploie des échos d'images, des échos d'images nocturnes : « à la fois des fantômes, que l'aube chaque jour foudroie, et des fantasmes que chaque veille déteste ».
Ce que Quignard écrit n’a pas grand-chose à voir avec un roman, mais porte en germe bien des romans. ce sont des « Histoires d’enfance, de lecture, de musique, d’amour, de mort ». Il nous initie au travers de contes qui sont autant de transmission de secrets et de savoir. À nous de saisir sous l’avalanche de citations et de références l’ordre des choses. Il lâche au galop les chevaux de ses références souvent puisées plus dans l’Antiquité que dans notre présent. Il se fait passeur sur des fleuves noirs et il navigue à contre-courant du temps. Son écriture extrêmement classique nous entraîne mélancoliquement vers des rivages sombres.
Lui écrit encore comme cela avec des digressions, des guillemets, des imparfaits sans cesse. Ses phrases sont longues, sinueuses et l’on y perd pied souvent, on trébuche sur les détails, on se griffe aux buissons des références. Il le veut ainsi. Il déroule alors une oralité en mots car pour lui «l’invention de l’écriture est la mise au silence du langage. C’est une seule et même aventure dont on ignore l’issue». Il parle avec le langage du monde d’avant, celui où nous n’avions pas la voix, mais seulement la basse continue des pulsions des origines.
Il dit la réaction violente des hommes et de leur société devant l’indicible des origines, des mystères de la mort et de l’amour.
De ce qui joue de nous et nous déjoue. Des géographies intérieures et des sources de l’histoire. Du commencement et du jadis.
Ses études philosophiques de 1966 à 1968 avec Emmanuel Levinas et Paul Ricœur lui ont appris à se méfier de vouloir donner un sens à tout. Il doute et ne croit à aucune transcendance. Le refus de tuer l’étrangeté en chacun de nous, de se réunir sur ce qu'on ignore de l'autre pétrit ses mots. Le monde ancien japonais le marquera au vif de lui-même, lui révélant les charnières du temps.
« L’avenir qui est à venir ne doit pas venir mais surprendre », d’ailleurs il n’emploie jamais le futur, et Pascal Quignard avec la petite lumière de son écriture nous escorte jusqu’à la nuit des temps. Pour préparer ce qui est à venir, les grands vents soufflant à la surface du monde.
« Je n'aime pas du tout l'avenir sur lequel il y a de la mainmise ».
Se voulant prophète Quignard nous parle du dernier royaume celui où le temps linéaire s’abolit, celui où les hommes tombent au fond de leur passion. Ce temps est le temps présent, et à la fois ce temps qui ne connaît pas d'autre direction que celle qui surgit du passé celui de l’altérité, celui qui n’est pas souillé par les fausses flammes du passé.
Comme l'eau en regard de la source (comme l'eau qui revient sans cesse de l'autre côté de la paroi pour sourdre) chaque homme est venu d'Autrefois et y retourne une autre fois à partir de l'altérité de l'autrefois qui le précède.
Les événements passés sont tous contemporains de l'altérité étrange qui y vit.
Tel est l’Autrefois.
Tous les ancêtres sont comme tous les fruits qui pendent aux branches des arbres. Toujours le descendant et l'aïeul, le jadis et le faite instantané de la vague contemporaine s'épousent comme les deux côtés d'une surface.
Le temps pour Quignard doit être « secoué », il n’est plus ligne droite fatale, passé orienté, mais cercles qui peuvent enfin se refermer sur eux-mêmes.
Le temps devient pour lui fini et circulaire comme le soleil et « comme un corps immense dont les yeux sont le présent et qui avance sur le vide le plus total. Plus l'avenir est défini, plus c'est du passé qu'on essaye de nous injecter. À l’inverse, nous ne pouvons pas être si nous nous ignorons ».
Cette constante dans son œuvre donne de la très belle prose, mais elle peut induire des concepts qui gênent.
Car souvent Quignard désenchanté par notre présent, tombe en arrière. Il ne peut vivre que dans un espace de pureté, de denuement.
Il prend ainsi le risque déjà connu chez les romantiques allemands et Nietzsche de rejoindre l’abîme et de refuser de voir le jour. La montée de l’obscur est venu de là. Désir et désastre s’enchevêtrent trop incestueusement dans ses livres. Pascal Quignard renvoie aux premières peurs préhumaines, au monde d ‘avant le feu dompté, à cette angoisse immémoriale qui se tenait tapie dans la solitude et l’obscurité.
Tout le reste n’aura été que lumières feintes pour nous apaiser, nous tenir les mains face au vide, nous tenir compagnie par la raison, l’art, l’écriture.
Il ne se console ni de la croyance en une harmonie bienfaisante ni de la croyance en un chaos fécond et les planètes ne font aucun bruit. Simplement écrire d’avant le langage, parler du cours du temps au fond de nous, tel est défi insensé et fondamental car pour lui notre destin dépend de cette irruption des images du jadis. À nous du clan de la poussière encore éblouis par la lueur invisible du premier rayonnement de l’univers, nous devons réapprendre le chemin de retour vers le pays des morts, savoir à nouveau regarder en face le feu ou un visage.
Le nom sur le bout de la langue, lui tente de le dire.
"L'envie que l'autre a de soi invente un règne dont la disparition l'emplit de douleur".
Il parle d’un monde uniquement anxieux de l’autre, donc ouvert. Donc réduit à l’essentiel. Quignard veut témoigner de ce surgissement d'avant nous-mêmes du passé bouillonnant d’avenir.
Il aura aussi parlé dans Vie secrète de la beauté l’amour avec une insondable profondeur de celui qui lui a donné sa chair pendant quatre-vingt-seize jours. Cet amour qui parle plus fort dans son chuchotement que les tocsins des bruits du monde actuel, il en parle avec les mains invisibles de l’écrivain, parfois mains vides, souvent. Amour et adieu souvent mêlés ainsi va ce livre :
"Pourquoi l'amour ne s'éprouve-t-il que dans la violence de sa perte? Parce que sa source est l'expérience de la perte. Naître, c'est perdre sa mère."
Où sont les ombres ? Elles errent dans les pages de Quignard.
Mélancoliques elles se baignent dans la rosée du matin et nous avertissent : le bonheur n’est qu’un émerveillement qui se dit à lui-même adieu. Et cette phrase terrible sourd enfin : « Tous les amants lorsqu’ils s’aiment se retournent sur leur ombre et en s’enlaçant l’écrasent ».
Donc : « La vie de chacun d’entre nous n’est pas une tentative d’aimer. Elle est l’unique essai ».
Pascal Quignard aura fait de sa vie cet essai. Nul ne peut sauter par-dessus son ombre, nul ne peut sauter par-dessus sa source, Pascal Quignard l’a pourtant fait
"Les livres quand ils sont beaux font tomber non seulement les défenses de l'âme, mais toutes les fortifications de la pensée, qui se voit prise de court soudain".
Ainsi opèrent souvent les livres de Pascal Quignard.
Bibliographie sélective :
Essais :Au Mercure de France, L'être du balbutiement, 1969,
Alexandra de Lycophron, 1971,
La Parole de la Délie, 1974 ;
Chez Fata Morgana,
Le Voeu de silence, 1985 ;
Une Gêne technique à l'égard des fragments, 1986 ;
Ethelrude et Wolframm , Galilée 2006
Récits ou romans :
Le Lecteur, Gallimard, 1976;
Carus, Gallimard, 1979 ;
Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia, Gallimard, 1984 ;
La leçon de musique, Hachette, 1987 ;
Petits traités, tomes I à VIII, Maeght, 1990 ;
Albucius, P.O.L, 1990 ;
Le Sexe et l'Effroi, Gallimard, 1994 ;
Rhétorique spéculative, Calmann-Lévy, 1995 ;
La Haine de la musique, Calmann-Lévy, 1996 ;
La Frontière, Chandeigne, 1998.
L'Enfant au visage de la couleur de la mort, Galilée 2006
Ethelrude et Wolframm , Galilée 2006
Le Petit Cupidon, Galilée 2006
Enfant qui repose et roche de Cumes, illustrations Leonardo Cremonini, Galilée 2006
Triomphe du temps : Quatre contes, Galilée 2006
Romans et récits :
Chez Gallimard,
Le Lecteur, 1976 ;
Le Salon du Wurtemberg, 1986 ;
Les Escaliers de Chambord, 1989 ;
Tous les matins du monde, 1991 ;
Vie secrète, 1998;
Le Nom sur le bout de la langue, P.O.L, 1993 ;
L'Occupation américaine, Le Seuil, 1994;
Le sexe et l’effroi, Gallimard, 1994 ;
Les septante, Trigano,1994 ;
L’amour conjugal, Trigano,1994 ;
Rhétorique spéculative, Calmann-Lévy, 1995 ;1996 ;
Vie secrète, Gallimard, 1998 ;
Terrasse à Rome, Gallimard, 2000 ;
Les ombres errantes, Grasset, 2002 ;
Sur le jadis, Grasset, 2002 ;
Abîme, Grasset, 2002 ; Tondo, Flammarion, 2002
Villa Amalia, 2006
Chez d'autres éditeurs
- Écho, Le Collet de Buffle, 1975
- Sang, Orange Export Ltd, 1976
- Hiems, Orange Export Ltd, 1977
- Sarx, Maeght, 1977
- Les Mots de la terre, de la peur et du sol, Clivages, 1978
- Inter aerias fagos, Orange Export Ltd, 1979
- Sur le défaut de terre, Clivages, 1979
- Le Secret du domaine, l’Amitié, 1980

Mise à jour: 24 février 2007