Robert Aribaut

Une vie « recluse » en poésie

 

Le tamis de la mémoire

 

 

aribaut

 

Robert Aribaut est mort le 10 janvier en son « vétuste et pur castel de Saint-Jorie », comme il appelait, dans un de ses derniers poèmes, sa maison de Quint-Fonsegrives, belle sentinelle de briques postée à l’orée de la campagne lauragaise. Il allait avoir bientôt quatre-vingts ans. Avec lui, c’est une attachante figure toulousaine qui disparaît. À sa ville natale, il portait une passion qui lui en a fait toute sa vie durant arpenter en marcheur infatigable les rues et les ruelles les plus reculées. Pas un monument, pas une demeure, pas une façade, qui ait gardé quelque secret pour cet observateur attentif de l’histoire de Toulouse et de ses métamorphoses.

 

 

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L’amoureux des mots et de la peinture

 

À ce véritable culte de la Ville rose, il en ajoutait deux autres : celui de la peinture et celui de la poésie. Pas un vernissage, pas une exposition, qui lui ait échappé tout au long des décennies qui le virent fréquenter avec assiduité galeries et musées, et nouer des amitiés durables avec les meilleurs peintres toulousains ou issus de Toulouse, de Bergougnan à Pradal et à Igon, de Thon à Denax et à Marfaing, pour ne citer que des disparus. Une passion qui l’entraîna d’ailleurs maintes fois à sillonner l’Europe, tant il était à l’affût des plus importantes manifestations de l’art contemporain. Fondateur en 1958, avec Henry Lhong et Charles-Pierre Bru, du Salon « Art Présent » de Toulouse qui occupa plusieurs années les cimaises du Palais des Beaux-Arts, il fut aussi un grand découvreur de talents, et sa plume habile et savoureuse, jointe à ses vastes connaissances, lui valut d’être membre de l’Association Internationale de la Critique d’Art.

 

Et c’est comme critique d’art que de 1967 à 1987 il collabora aux pages artistiques de La Dépêche du Midi et écrivit dans La Gazette des Tribunaux. Mais chez Robert Aribaut, l’amour de la poésie le disputait à celui des arts plastiques. Qui, de ses proches, de ses amis, n’a pas été sans cesse stupéfait par cette prodigieuse mémoire qui, à peine un nom de poète était-il cité, lui faisait dire avec une facilité déconcertante des poèmes entiers ?. S’il consacra beaucoup d’articles à la peinture, c’est surtout par ses conférences qu’il aborda la littérature. Des conférences – et un livre paru en 1987 aux Editions Midia, illustré par le peintre Jousselin : la biographie d’un romancier cher aux Toulousains, et dont l’œuvre le hanta toute sa vie, Maurice Magre. De l’auteur du Sang de Toulouse et de La clé des choses cachées, Robert Aribaut partageait sans nul doute le goût des beautés secrètes enfouies dans les replis de l’âme.

 

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Le tamis de la mémoire

 

Les beautés secrètes, mais aussi, surtout peut-être, les beautés insolites. Il se livra en effet à une bien étrange alchimie, rendue possible par l’insatiable curiosité qui lui faisait découvrir chez les bouquinistes, sur les marchés aux puces, ou le long des quais de la Seine, des foules de poètes de second plan, souvent oubliés, parfois même totalement inconnus. Le tamis de sa mémoire savait, de chacun, retenir et isoler des véritables pépites. Il n’hésita pas à en « monter » un certain nombre en quatrains, pour publier en 2002 chez Privat un recueil de « Petits poèmes impersonnels » qui conduit le lecteur de surprise en surprise – tout en lui livrant, bien sûr, l’identité de l’auteur de chaque vers :
Ils viennent d’un pays inconnu de la terre,
Et leur pas sonne au loin dans les cours solitaires,
Un pays plus lointain que l’antique Atlantis
Noyé dans le parfum voluptueux des lis.
Quatre alexandrins successivement empruntés à Romain Coolus, Louis Mercier, Louis le Cardonnel et Maurice Brillant... Pour Robert Aribaut, il n’y avait pas de « petits maîtres ». Qui l’a connu sait bien, d’ailleurs, qu’il entra lui-même en poésie comme on entre en religion, et que si son œuvre propre n’a été éditée par ses soins qu’avec une grande parcimonie, la poésie fut tout au long de sa vie sa véritable lumière intérieure, face à un monde qui n’était souvent pour lui qu’un théâtre d’ombres, de marionnettes, ou de pantins, – au spectacle duquel, d’ailleurs, il savait s’amuser et s’attendrir. Le quatrain – tout à fait personnel, cette fois – , qui ouvre la « Neuvaine de Joachim de Saint-Jorie », épilogue de son ultime recueil, sonne, à la fois, comme un aveu et comme un testament :
En le vétuste et pur Castel de Saint-Jorie
Quatre soleils de cuivre ont éclairé la vie
Recluse en poésie de Frère Joa-Quint
Quand se fondent au loin Pierrot et Arlequin

 

 

Michel Roquebert

 

 

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Date de mise à jour : 30/03/2009