Bruno Ruiz

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La poésie est le chant profond de la parole.

La poésie est le plus court chemin qui mène d'un être à un autre être.» Claude Roy.
Le poème, à mon sens, ne peut être que l'expression d'un chant profond. C'est dire qu'il doit interroger intentionnellement l'existence, en même temps que le sens du langage ; occuper les lieux d'une langue précise et choisie; avoir, à un moment ou à un autre, valeur de contrat cosmique et spirituel de l'être au monde.
Le poème doit risquer l'identité de celui qui l'écrit dans ce qu'il a de plus fragile, de plus intime, de plus obscur, de plus contradictoire, de plus sauvage.
Le poème doit se situer dans un espace individuel et universel, et prétendre à s'inscrire dans un projet de sens que le poète, à jamais seul tant qu'il écrit, doit porter exactement contre le pouvoir des évidences.
Le génie doit être l'expression d'un désordre intérieur, d'un chaos initial, d'une énergie fondatrice, d'une révolte, et c'est son existence-même qui doit rejoindre d'une façon ou d'une autre l'ordre extérieur pour lequel il existe.
Le poète doit assumer socialement son état barbare. La somme des traces de son expérience constitue son oeuvre.
Ce n'est que dans ce sens que je conçois la chanson, qui ne peut être, à mes yeux, qu'un moyen de représentation de la langue poétique, une façon parmi d'autres de fraterniser avec le secret de la parole par l'illusion du spectacle, et qui ne m'intéresse que lorsqu 'elle est l'expression du chant profond de son interprète, qu'il en soit l'auteur ou non.
La chanson n'a donc d'utilité artistique, à mes yeux, que si elle ressort du jaillissement verbal d'une langue traversée
par la voix, et qui a l'intention de revendiquer une spiritualité de l'existence, un engagement de l'être universel.
Toute chanson doit être d'essence poétique et doit être jugée comme telle.
La chanson ne doit être divertissement que si elle a pour intention stratégique l'accession, d'une façon ou d'une autre, au chant profond de celui qui a pris la parole.
Ainsi, les «chanteurs de chansons», qu'ils soient «joueurs de mots», «cruciverbistes de la syntaxe», «stratèges du comportement», «vocalises du jazz», «rockeurs pour adolescent (e)s», «rémouleurs d'images nostalgiques», «raconteurs d'histoires réalistes«, «rappeurs des solitudes urbaines", ou «militants des grandes causes humanitaires», ne me concernent que s'ils ont fondamentalement quelque chose d'essentiel à me dire, un «quelque chose de poétique» impliquant une intention propre, verticale et assumée, une justification d'être au monde pour la recherche d'un absolu édificateur.


Bruno RUIZ, Toulouse, le 5 août 1997


THALWEG
Ce fleuve qui descend si profond qui me blesse
Attentif et précis à mes douleurs d’averse
Ce fleuve qui s’écrit pour m’emporter vers vous
Si fragile et patient qui me tend me dénoue
Ce fleuve d’eau venu de vallées introuvables
L’inconnu vu d’ici vers l’océan de sable
Ce fleuve de voyage et de chemins d’errances
Noyant les nostalgies de mes tristes enfances
Ce fleuve de mon sang de liesses dans mes veines
Traînant mes vieux taureaux dans l’or de mes arènes
Ce fleuve lancinant de veille et de paresse
De voiles et d’exils de vignes et d’ivresses Ce fleuve contenu dans mes pauvres grimoires
La parole et la chair le temps et la mémoire
Ce fleuve dans l’acier de mes incohérences
De haut-fonds de brouillards de chenaux de silences
Ce fleuve de mes roues enchaînés à ma tête
Aux fers de mes gallions dans l’œil de mes tempêtes
Ce fleuve qui se tait me ceinture et me signe
Me talonne et me troue me trahit me désigne
Ce fleuve de lambeaux de ciels de crépuscules
Professeurs sans talent prophètes ridicules
Ce fleuve de sueurs de charbons et de mines
De tonnerres peuplés de grenailles marines Ce fleuve de faisceaux aux huiles atlantiques
D’acrobates bandés au-dessus de mes cirques
Ce fleuve bienveillant de croyants sans prières
Céramique des yeux dans le courant des pierres
Ce fleuve de mon lit de cryptes inconscientes
Pourrissant lentement mes langues impatientes
Ce fleuve sinueux asséchant mes artères
Mes vernis et mes mues mes vies imaginaires
Ce fleuve de mes fous de prisons sans police
De mes meurtres sans mort de plaies sans cicatrice
Ce fleuve qui me trompe et me ronge et m’emporte
Qui m’invente des murs et qui m’ouvre des portes Ce fleuve tant usé de mon verbe trop lisse
Complice de l’instant assassin de Narcisse
Ce fleuve qui conduit mon fauve à l’abreuvoir
Pour boire mes alcools derrière les miroirs

Ce fleuve de héros oubliés par l’Histoire
Dans le désert présent de traces dérisoires
Ce fleuve qui est long parce que le jour m’étreint
A l’aurore si proche à l’aurore si loin
Ce fleuve d’ouragans de larmes et de cris
De corps sans devenir d’images sans écrit
Ce fleuve de mon feu pour rejoindre les eaux
Prétentieux dans ses vœux laborieux dans ses mots Ce fleuve de mes peurs de mes plaies de mes ronces
De mes efforts secrets mes appels sans réponses
Ce fleuve sans mesure épuisant mes essences
Mes sourdes théories mes vieilles espérances
Ce fleuve qui m’écoute et qui tant me désarme
Qui me lave les yeux me salit de ses charmes
Ce fleuve du désir aux sources qui me hantent
Qui me lit qui me pense et me saoule et me chante

Ce fleuve de ma viande aux ailes de mes hordes
Préférant l’eau des pluies aux hystéries de l’ordre
Ce fleuve d’ophélies d’apaisantes lumières
Dans les sèves du sens les vérités premières Ce fleuve sinueux d’horizons sans églises
Fidèle à mes oiseaux rêvant de mes banquises
Ce fleuve de réveils de vents et de poussières
De fictions et de puits de racines sans terre
Ce fleuve du thalweg hésitant aux margelles
Dans l’onde illuminant mes lunes maternelles
Ce fleuve de volcans effaçant mes ratures
Avec des mots venus du fond de mes armures


Ce fleuve que je hais de me vivre à sa place
Qui m’absente du monde et me tue dans sa glace
Ce fleuve que je suis pour en avoir la preuve
Qui nage malgré moi pour être notre fleuve



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