Marina Tsvetaeva

Marina, Marina, ma sœur la vie

 

 

Tsvetaeva

Il n'a pas retenti de voix plus passionnée que la sienne.

(Joseph Brodsky).

 

Marina petite souris grise du malheur où cours-tu si vite dans la nuit et le jour gris ? Tu as laissé tes ustensiles de femme de ménage dans cette sorte de prison pour femmes en ce triste pays Tatare, et tu cours, et tu sais où tu cours. Et tu sais pourquoi tu cours. Tu trébuches, tu pleures. Tu pleurais facilement, dans la peine, et dans le plaisir. Tes larmes te font parfois perdre le court chemin, pour rejoindre l'endroit où tu vas te pendre. Trop, c'est trop, tu n'en peux plus. « Salopard de Staline, salauds de rouges » aurais-tu pu maugréer : ils t'auront menti, ils t'auront tout pris.

 

Mais ils n'auront pas tout. Dans un coin, tu as creusé un trou, non pas ta tombe, l'air sera juste assez vaste pour cela, mais la cachette de tes amours et de tes espérances. Pourvu que quelqu'un trouve ton butin d'écureuil de la mort, ta provision d'éternité pour tous les hivers encore à venir sur terre. Là mélangée à cette terre noire un petit sac, et dans ce sac des lettres d'amours brûlantes qui feront fondre la glace qui arrive. Des lettres de ton amant que tu n'auras jamais rencontré. De cet homme, presque agonisant sa dernière année de vie, et à qui ta flamme à pousser à croire encore à l'amour et à l'écriture, à survivre encore un peu.

Cet homme c'était Rilke, et votre correspondance fait depuis reculer l'indifférence du monde.

Il disait ainsi:

 

ÉLÉGIE À MARINA TSVÉTAÏEVA (poème de Rilke pour Marina)

 

Marina, toutes ces pertes dans le grand tout, toutes ces chutes d’étoiles

Nous pouvons partout nous jeter, quelque que soit l’étoile,

nous ne pouvons l’accroître !

Dans le grand tout les comptes sont fermés.

 

Ainsi qui tombe ne diminue pas le chiffre sacré.

Toute chute qui renonce choit dans l’origine et, là, guérit.

Tout ne serait donc que jeu, métamorphose du semblable, transfert

Jamais un nom nulle part, le moindre gain pour soi-même

 

Nous vagues Marina, et mer nous sommes !

Nous profondeurs, et ciel nous sommes !

Nous terre, Marina, et printemps mille fois,

 

ces alouettes lancées dans l’invisible par l’irruption du chant

Nous l’entonnons avec joie, et déjà il nous a dépassé

et soudain notre pesanteur rabat le chant en plainte...

Rien n'est à nous. À peine si nous posons notre main autour

du cou des fleurs non cueillies.

 

Ah déjà si loin emportés, Marina, si ailleurs, même sous la plus fervente raison.

Faiseurs de signes, rien de plus.

Cette tache légère, quand l'un de nous ne le supporte plus et se décide à prendre, se venge et tue.

 

Qu'elle ait pouvoir de mort, en effet, nous l'avions tous compris à voir, sa retenue, sa tendresse

et la force étrange qui fait de nous vivants des survivants...

Les amants ne devraient, Marina, ne doivent pas en savoir trop sur leur déclin. Ils doivent être neufs.

Leur tombe seule est vieille, leur tombe seule se souvient, s’obscurcissant sous l’arbre qui pleure, se souvient du « à jamais ».

Leur tombe seule se brise ;...

nous sommes devenus pleins comme le disque de la lune.

 

Même à la phase décroissante, ou aux semaines du changement,

nul qui puisse nous rendre à la plénitude, sinon nos pas solitaires, au-dessus du paysage sans sommeil

 

(traduction personnelle)

 

 

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Indices terrestres

 

Marina, Marina, petite souris grise tu cours aller te pendre, toi qui toute ta vie tu avais envoyé les conventions aller se faire pendre.

 

Tes amours incandescentes allaient aussi bien au mari, qu'aux amants, qu'aux amantes. Tu aimais la provocation et en pleine Russie révolutionnaire tu écrivais des poèmes à la gloire de l'armée Blanche (Camp des cygnes à la gloire de l'Armée blanche), en plein exil tu refusais de te mêler à la cohorte des Russes blancs de Paris ou de Prague. Libre, scandaleusement libre, tu riais à la face du monde. Mais le monde s'est vengé.

Misère et indifférence semaient en chemin ton quotidien. Tu écrivais en prose pour gagner les quelques pièces que la poésie ne rapporterait jamais. Les Drames se dressaient en talus de mort autour de toi : Mandelstam est mort, Alexandre Blok est mort, Pasternak qui t'avait supplié de revenir est devenu l'un des poètes officiels de Staline.

Tous se détournent de toi. Toi qui avais peur la nuit, peur de l'abandon et du désamour, te voici dans le lit glacé du néant si proche.

 

Tu cours et tu rappelles à peine le nom de ce bled, Yelabuga, au bout des steppes du monde, là où aucun amour ne pousse. Dix jours seulement que tu es dans ce fossé du monde, dix jours que tu fais les ménages, dix jours d'humiliation qui s'ajoutent aux misères de l'exil, à l'horreur du retour en Russie.

Tu as faim, tu n'as pas un sou, ton mari Efron, Sérioja, a changé de camp une fois encore, il soutient les Soviétiques maintenant, agent double, lui qui fut un mari double. Il sera exécuté par ses nouveaux amis soviétiques en octobre 1944, qui l'ont arrêté dés 1939. Ta sœur Anastasia est arrêté, tu ne la reverras plus jamais.

 

Ton fils Georgy, que tu aimais presque incestueusement, comme tous tes hommes, que tu appelais tendrement Mour, t'engueule parce que tu ne peux rien lui acheter. Il mourra au front en juillet 1944 en Lettonie. Ilina, ta seconde fille est morte de faim en 1920 à trois ans, dans tes bras, elle la si mal-aimée de toi. Alya, la première, s'est rebellée contre toi, te renies et chante les vertus de l'ordre concentrationnaire stalinien dans laquelle elle s'est jetée en 1937, te laissant seule.

Son fiancé vous surveille. Et elle sera envoyée au bagne stalinien à vingt-sept ans et n'en sortira vivante qu'à quarante-trois ans!

 

Alya, elle par qui tu seras à nouveau vivante parmi nous. Qui aura rassemblé les bribes éparses de ton corps poétique, tes archives dispersées à la face du globe, Alya ton Antigone. En 1965 paraîtra ton premier volume de poèmes. 1965! Alya qui s'appelait Ariane.

Tsvetaeva

 

Pauvre, pauvre, tu es Marina, mais toi tu as été riche de la peau des autres et de mots à toi. Pauvre Marina, ils t'ont vite dépendu pour cacher à jamais ton corps dans la fosse commune du temps. On ne saura jamais où il repose, les doigts tendus vers un deuxième morceau de pain à partager avec l'humanité. Ils ont interdit tes poèmes, ils ont maudit ton présent, ils ont maudit ta mémoire. Ils sont bien plus morts que toi.

 

Toutes ces vies gâchées! Cette solitude sans pain ni amitié.

 

Ce jour-là, le 31 août 1941, il ne te restait que quelques sous pour acheter seulement un pain. Trop, trop pour toi cette honte, toi la fière et l'indomptée. Et à quarante-neuf ans tu as laissé ton corps flotter au bout d'une corde. Cette corde que tu avais volée, que tu avais serré contre toi dans ce drôle d'été tatare, que tu vais fait, presque religieusement au travers de tes larmes, passer dans la branche d'arbre pour tenter de l'accrocher.

Faire un nœud, surtout faire un large nœud où passer cette pauvre, pauvre tête. Non pas un nœud, mais une fenêtre. Des oiseaux chantent, ils s'arrêtent soudain, les bouleaux bougent sous le vent, ils tremblent pour toi en fait.

 

Tu es si petite, (1m63 !), l'arbre est si grand, si haut. Encore et encore, il faut qu'elle s'accroche cette corde pour toi qui n'as pas accroché ta vie. Enfin, elle tient. Tu es presque contente, comme si tu venais de gagner ton dernier tour de manège. Pas le temps de battre des mains, sinon tu accepterais encore de te traîner encore dans cette vie où l'on rampe, où l'on est mendiante. Tu prends ton souffle pour le dernier souffle, tu ne pleures plus, une joie sauvage monte en toi.

Enfin, et Mour qui attend pour te réclamer encore des habits neufs.

Il ne te comprend pas, tu es seule, le mari est dans les mâchoires de la police secrète, celle qui t'accable maintenant te pressant de dénoncer les émigrés russes, les amis sont partis sous terre, ou sous la honte.

 

Akhmatova, la chère Akhmatova tente de survivre et pense à des requiems à venir. Tu es seule, dans ton dernier exil, mais dans un pays où personne ne peut te poursuivre. Pardon pour les autres, mais pour toi cela suffit. Plus d'amour sur cette terre de malheur, les corps soyeux de tes amantes (ah Sophia !), de tes amants se sont envolés. Un silence encore, des bribes de mots de poèmes que tu n'écriras pas, une pensée encore: Est-ce que quelqu'un trouvera mon paquet, pas mon corps, mais mon paquet avec les lettres?

 

Il fera beau aujourd'hui. Et puis ce saut dans le vide, sans appui mais tu n'en avais plus. Vertige du papillon, soubresaut de l'hirondelle aux ailes brisées, tu te balances enfin dans l'air léger, enfin ton petit corps fait sa balançoire, tu redeviens l'enfant, la petite fille des jardins public, tu te balances, Marina, tu te balances Marina. Même pas mal, même pas mal. Si les amis pouvaient me voir, si les amis pouvaient me pousser un peu. Aucun oiseau n'ose ce poser sur toi. Il fera vraiment beau aujourd'hui, vraiment. C'est dimanche, les cloches vont sonner, tu as à peine quarante-huit ans.

 

Elle s'est réfugiée dans la mort en fourrant sa tête dans un nœud coulant, comme on la cache sous un oreiller. (Pasternak).

 

 

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Marina, Marina

 

Marina, Marina, ma petite souris grise. Ton besoin d'amour éperdu était impossible à rassasier sur cette terre.

Son mari écrit ceci :

« Marina est une créature de passions. Se jeter dans la tempête la tête la première est devenu pour elle une nécessité, l'air de la vie. Celui ou celle qui a déchaîné la tempête n'a pas d'importance. Une personne est imaginée et la tempête se déchaîne. Si l'insignifiance de l'objet se découvre rapidement, Marina se livre à un nouvel ouragan de désespoir et va vers un nouveau stimulant. Peu importe quoi, peu importe comment. Il ne s'agit pas de la réalité des choses, mais d'un rythme, d'un rythme forcené. »

 

Ton mari avait vu juste en toi. Mais jamais tu ne fus plus vieille que l'amour. Tu te consumais, tu ne trichais point. Ma belle voleuse de feu tu seras passée d'une enfance de fille gâtée et insouciante à une vie de femme crucifiée dans les souffrances et de faim de Meudon à Clamart, de partout sur cette terre. Mais toujours affamée de pureté et d'azur, de tendresse charnelle et de mots tumultueux.

Marina, Marina, la dernière des romantiques en ce siècle.

Qui étais-tu, petite princesse de Moscou, née le 26 septembre1892, d'une famille de la haute bourgeoisie qui voulut faire de toi une pianiste virtuose. Mes pensées vont à toi, reine de mots oubliés, de libertés chèrement acquises, de passion flamboyante. Petite reine des temps jadis aurait dit Milosz. Qui était-tu avec ton visage « de ciel et d'eau »?

 

Toi Marina Ivanova Tsetaeva, tu regardais parfois les crânes que collectionnait ton père, fondateur du musée Pouchkine. La mer, la langue allemande seront des trésors de jeunesse, la poésie ton journal intime. Toi qui, fascinée par Napoléon quitte tout à 16 ans pour voir Sarah Bernhardt dans L'aiglon sur une jambe. Une jambe pour une horrible pièce. Tu apprends à ne jamais refouler tes pulsions, les suivre, même les précéder. Tu ne seras pas la petite fille modèle, mais l'éternel trublion, cheval fou dans les prairies de la vie, amante exaltée. Tu te maries aussi par provocation avec un être trouble et pâlot qui te suivra toute ta vie.

 

Tes airs d'enfant que tu garderas toujours, toi qui n'étais pas forcément belle, tu en useras pour entraîner dans la toile d'araignée de ton lit tes proies que tu aimais tant. Ton siècle semble t'avoir été étranger, et ta barque à bout d'amour s'est échouée dans le froid et les brumes lointaines. Tu étais flamme, brûlante et brûlée. Tu auras subjugué Pasternak, Mandelstam, Rilke et tant d’autres. Tu les as touché comment ? Par des frôlements d'ailes répondra Rilke. Toi qui te voulais oiseau et non point femme, tu fus les deux, tu as volé et chanté, tu as aimé.

 

Tu qui as écrit la plus lucide épitaphe à l'amour :

Si vous ne m'oubliez - pas comme je vous oublie, c'est que vous ne m'avais jamais subie comme je vous ai subi. Si vous ne m'oubliez pas absolument, c'est qu'il n'y a rien d'absolu en vous, même l'indifférence. J'ai fini par ne pas vous reconnaître ; vous n'avez jamais cherché à me connaître. (Neuf lettres, avec une dixième retenue, et une onzième reçue).

 

Toi, tu savais ce qu'aimer voulait dire comme immolation et transformation :

L'amour est pour moi le lien privilégié de l'infini et l'étroitesse m'a toujours étouffée : aimez le monde en moi, non pas moi dans le monde.

 

Qui étais-tu Marina ? Tu réponds : « Regarde le ciel par la fenêtre, tout de moi y est dit ».

 

Marina, Marina, ma petite sœur, ma souris grise, tu trottes en moi et bien plus que le temps.

Exilée, oppressée tu te seras trompée à chaque fois dans tes choix politiques ou amoureux, mais c'est toi qui avais raison tout au bout. Sans filet tu t'ais jeté dans le trapèze mortel de la vie. Tu riais sans cesse et les bourreaux redoublaient de coups sans t'atteindre. Tu semblais naître et renaître du feu du monde, salamandre des douleurs et des amours. Étoile brûlante qui se brûle et nous brûle, tu laisses non pas des cendres mais des braises derrière toi.

 

«Tsetaeva était une femme à l'âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s'élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. » disait Pasternak qui croyait te connaître et avait si peur de toi. Les hommes et les femmes que tu aimas si fort et qui ne te valaient pas auront abrités un temps ta chaleur et ton exaltation, puis laissée aux matins blêmes de ta lucidité. Et tu repartais à l'assaut du feu et des jours, soldat intrépide refusant les tranchées de la routine et toujours amoureuse. Et tes mots sont un torrent de montagne qui emporte tout. Combien d'autres poèmes auraient pu naître si tes mains n'étaient pas envahies par les corvées de lessive, de vaisselle, de couches, de bois, de douleurs ? Toi la flamboyante tu auras dû vivre comme une pauvre servante avec une âme indomptable qui cognait en toi :

« Il ne s’agit pas de vivre et d’écrire mais de : vivre - écrire et de : écrire - vivre. C’est dire que tout ne s’accomplit et même ne s’éprouve (ne se comprend) que dans un cahier ».

 

Une passante de l’éternité

 

Marina, Marine.

 

 

Tel est fait de pierre, tel est fait d'argile,

Mais moi, je m'argente et scintille

Je m'occupe de trahir, je m'appelle Marine,

Je suis la fragile écume marine.

 

Émigrée perpétuelle dans une vie chaotique, tu as pris tous les risques, dans ta vie, dans ton œuvre. Exilée en 1922, à Berlin, en Tchéquie (trois ans), en France (treize ans!), tu n'auras revu ton pays qu'en 1939, et celui-ci t'aura éliminé de la vie publique, te poussant à la misère et à la mort:

 

Mon pays m'a chassé si loin

qu'un limier ne verrait, je pense,

passant mon âme au peigne fin

la moindre marque de naissance.

 

Tes joies d'enfant, tes cheveux qui ne voulaient point blanchir, toi qui avais peur de l'herbe de l'oubli, doucement maintenant. C'est fait. Tous les coups sont étouffés, il suffit de trouver un endroit où s'étendre et dormir, sur toi et tes mots. Les vivants de passage sont sans âge, dispersés comme des jeux de carte disais-tu, tes mots leur sont étrangers et vides sans doute. Pour d'autres ils sont ces buissons rouges qui permettent à certains de croire encore que la poésie libère les corps enlisés, emmurés. Des sorbiers face au néant.

«Dans mes veines coule non pas du sang, mais de l'âme. » lançais-tu fièrement toi qui savais que « L'âme grandit de tout, surtout des pertes ». Et des pertes tu en savais le cours : ta fille Irina, ton mari Sergueï, la déportation de ta fille Alya, et la perte même de ta vie quotidienne entre pauvreté et famine, mépris des autres et amours impossibles ou pire décevants.

 

« Comment ça va la vie avec une autre, plus simple n'est-ce pas ? Comment ça va avec n'importe qui, dites comment ça va quand on est mon élu ? Comment « ça va vivre », comment va-t-elle la force d'être ? Comment, ça va l'ami ? Plus douloureux, moins douloureux, que pour moi près d'un autre ? » demandes-tu jalouse.
 Eh bien cela va haut et fort quand tu ne sembles parler que pour nous, moins bien quand ton absence laisse un lit vide dans les jours. Et la pacotille de la vie sans toi passe mal.

Qui sans connaître le russe ne pourra jamais que rester sur les rives de ta poésie, et se contenter de ton théâtre ou de ta prose Ton traitement de la langue russe est si personnel, si moderne, travaillant sans cesse sur les sons, les éclats, les envolées Ton énergie amoureuse aura aussi fouetté la poésie russe qui ne sera plus la même après tes laves de mots, tes élégies de tendresse. Tu auras secoué les mots comme des grelots. Ils devenaient rafales, balles en plein cœur, un feu de bois flambant haut et fort. Poésie en combustion pure, toi flamme ardente tu ne pouvais ronronner au coin des images, tu as tordu en un seul fagot ta vie et ta poésie.

 

À nous les pauvres non-russophones, il nous est donné que te t'approcher à tâtons au travers des traductions, de Véronique Losskypar exemple. Tout ce que nous perdons me rend inconsolable et nous ressentons tous tes frémissements perdus, sans pouvoir les comprendre. Toutes les syncopes de ta voix passionnée, le déluge des sentiments, bref la vie en abondance dans cette écriture jalouse. Des indices terrestres seront laissés par toi, animal cabré, animal blessée, rien n'est vain. Rien ne s'oublie.

Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance.  Nous disais-tu. Oui tu résonnes, toi l'incandescente.

 

Je pense encore à la poussière

Qui reste de vos lèvres et de vos yeux —

À tous ces yeux qui reposent morts...

À eux, à nous...

 

lambda

Tu ne voulais n’être « qu’une passante de l’éternité » et tu ne te seras à peine que faufilée entre les jours et les corps :


la plus belle victoire
sur le temps et la pesanteur
c'est peut-être de passer
sans laisser de trace
de passer sans laisser d'ombre.

 

Maintenant Marina je voudrais un peu entendre ta voix, je sais c'est moi qui devrais te bercer ou te raconter des histoires de diable que tu aimais tant.

Tu disais :
 qu'il est l'heure de l'âme comme une heure de lune, de hibou, heure des ténèbres, des brumes.
Oui cette heure sonne maintenant. Tu te faufiles par le trou de souris de la vie. Passante de l’éternité!

Je préfère que tes mots s'élèvent.

Marina, Marina, ma petite souris grise. Marina, Marina, mon amour ma sœur. Je vais seulement faire ce que tu nous disais de faire :

 

Écoutez-moi ! Il faut m'aimer encore

du fait que je mourrai.

 

Nous t'aimons, Marina.

 

 

Gil Pressnitzer

 


 

 

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Choix de textes

 

 

«Si vous ne m'oubliez-pas comme je vous oublie, c'est que vous ne m'avais

jamais subie comme je vous ai subi. Si vous ne m'oubliez pas absolument,

c'est qu'il n'y a rien d'absolu en vous, même l'indifférence. J'ai fini par

ne pas vous reconnaître; vous n'avez jamais cherché à me connaître» (Neuf

lettres, avec une dixième retenue, et une onzième reçue) Marina

 

 

MARS

 

Ô pleurs d'amour, fureur !

D'eux-mêmes — jaillissant !

Ô la Bohème en pleurs !

En Espagne : le sang !

Noir, ô mont qui étend

Son ombre au monde entier !

Au Créateur : grand temps

De rendre mon billet

Refus d'être. De suivre.

Asile des non-gens :

Je refuse d'y vivre

Avec les loups régents

Des rues — hurler : refuse.

Quant aux requins des plaines —

Non ! — Glisser : je refuse —

Le long des dos en chaîne.

Oreilles obstruées,

Et mes yeux voient confus.

À ton monde insensé

Je ne dis que : refus.

 

15 mars-11 mai 1939.

(traduction Eve Malleret)

 

D’où vient cette tendresse?

 

D’où vient cette tendresse ?

ce ne sont point les premières boucles

que j’ai doucement caressé et les lèvres que j’ai connues

sont plus sombres que les tiennes

 

Comme étoiles qui montent et s’abîment encore

(d’où vient cette tendresse ?)

tant et tant d’yeux se sont levés et se sont perdus

en face de mes yeux

 

Et jusqu’à ce moment aucun chant pareil

n’ai-je entendu dans les ténèbres de la nuit,

(d’où vient cette tendresse ?)

là des nervures même du chanteur.

 

(d’où vient cette tendresse ?)

et que dois-je en faire, jeune chanteur

rusé, simple passant ?

Tes cils sont aussi longs que ceux de n'importe qui

 

Adaptation personnelle

 

VERGER

 

Pour ce martyre,

Pour ce délire,

À ma vieillesse

Donne un verger. Pour ma vieillesse

Et ses détresses,

Pour mon labeur -

Années voûtées, Chiennes d'années,

Années-brûlures :

Donne un verger...

Et la fraîcheur

 

De sa verdure

À l'évadé :

Sans - voisinage,

Sans - nul visage !

 

Sans - nul railleur !

Sans - nul rôdeur !

 

Sans - œil voleur !

Sans - œil violeur

 

Sur le qui-vive

Sans puanteur !

Sans bruit de cour !

Sans âme vive !

Dis : assez souffert - tiens, voilà !

Prends ce verger - seul comme toi.

(Mais surtout, Toi, n'y reste pas !)

Prends ce verger - seul comme moi. De ce verger, fais-moi cadeau...

- Ce verger ? Ou bien - I'Ici-haut ?

Fais-m'en cadeau en fin de route -

Pour que mon âme soit absoute.

 

octobre 1934

(traduction Denise Yoccoz-Neugnot).

 

Sur une feuille vide et lisse

Les lieux, les noms, tous les indices,

Même les dates disparaissent.

Mon âme est née, où donc est-ce ?

Toute maison m'est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m'est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d'un sol aride…

Ô larmes des obsèques,

Cris d'amour impuissants !

Dans les pleurs sont les Tchèques,

L'Espagne est dans le sang.

Comme elle est noire et grande,

La foule des malheurs !

Il est temps que je rende

Mon billet au Seigneur.

Dans ce Bedlam des monstres

Ma vie est inutile ;

À vivre je renonce

Parmi les loups des villes.

Hurlez, requins des plaines !

Je jette mon fardeau,

Refusant que m'entraîne

Ce grand courant des dos...

Voir... Non, je ne consens,

Écouter... Pas non plus ;

À ce monde dément

J'oppose mon refus !

 

(traduction Véronique Lossky)

 

Le coup étouffé sous les années de l'oubli,

Années de l'ignorance.

Le coup qui vous arrive comme un chant de femmes,

Comme un hennissement,

 

Comme passe un vieux mur le chant passionné -

Le coup qui vous arrive.

Le coup qu'étouffe le fourré silencieux

D'ignorance, d'oubli.

 

Vice de la mémoire - rien, ni yeux ni nez,

Rien, ni lèvres ni chair.

De tous les jours l'un sans l'autre, nuits l'un sans l'autre,

La terre d'alluvion.

 

Le coup étouffé, comme de vase couvert.

C'est ainsi que le lierre

Mange le cœur et transforme la vie en ruines...

- Couteau dans l'édredon!

 

...Le coton des fenêtres bouche les oreilles,

Comme l'autre, au-delà:

De neiges, d'années, de tonnes d'indifférence

Le coup est étouffé...

 

(traduction Elsa Triolet)

février 1935

 

Une fleur épinglée à la poitrine.

Je ne sais déjà plus qui l'a épinglée.

Inassouvie, ma soif de passion,

De tristesse et de mort.

 

Par le violoncelle et par les portes

Qui grincent, par les verres qui tintent

Et le cliquetis des éperons, par le signal

Des trains du soir,

 

Par le coup de fusil de chasse

Et par le grelot des troïkas -

Vous m'appelez, vous m'appelez,

Vous - que je n'aime pas !

 

Mais il est encore une joie :

J'attends celui qui, le premier,

Me comprendra, comme il le faut -

Et tirera à bout portant

 

(poème écrit le 22 octobre 1915 - L'offense lyrique, Présentation Henri Deluy - Éditions Fourbis)


La lettre

 

On ne guette pas les lettres

Ainsi - mais la lettre.

Un lambeau de chiffon

Autour d'un ruban

De colle. Dedans - un mot.

Et le bonheur. - C'est tout.

 

On ne guette pas le bonheur

Ainsi - mais la fin :

Un salut militaire

Et le plomb dans le sein -

Trois balles. Les yeux sont rouges.

Que cela. - C'est tout.

 

Pour le bonheur - je suis vieille !

Le vent a chassé les couleurs !

Plus que le carré de la cour

Et le noir des fusils...

 

Pour le sommeil de mort

Personne n'est trop vieux.

 

poème extrait du recueil « Le ciel brûle (suivi de tentative de jalousie) » éditions poésie/Gallimard

 

Extrait du cycle Insomnie

J'aime embrasser
les mains, et j'aime
distribuer des noms,
les portes,
- toutes grandes - sur la nuit sombre

La tête entre les mains,
écouter un pas lourd
quelque part diminuer,
et le vent balancer
la forêt
en sommeil, sans sommeil.

Ah, nuit !
Quelque part des sources courent,
je glisse vers le sommeil.
Je dors presque.

Quelque part dans la nuit
Un homme se noie

(27 mai 1916, traduction Christian Riguet)

 

 

Les yeux

 

Deux lueurs rouges — non, des miroirs !
Non, deux ennemis !
Deux cratères séraphins.
Deux cercles noirs

Carbonisés — fumant dans les miroirs
Glacés, sur les trottoirs,
Dans les salles infinies —
Deux cercles polaires.

Terrifiants ! Flammes et ténèbres !
Deux trous noirs.
C’est ainsi que les gamins insomniaques
Crient dans les hôpitaux : — Maman !

Peur et reproche, soupir et amen…
Le geste grandiose…
Sur les draps pétrifiés —
Deux gloires noires.

Alors sachez que les fleuves reviennent,
Que les pierres se souviennent !
Qu’encore encore ils se lèvent
Dans les rayons immenses —

Deux soleils, deux cratères,
— Non, deux diamants !
Les miroirs du gouffre souterrain :
Deux yeux de mort.

 

30 juin 1921. (traducteur inconnu)

 

Pour avoir une idée du travail sur la langue de Marina, un poème écrit directement en français par elle.

 

Neige, neige

Plus blanche que linge,

Femme lige

Du sort : blanche neige.

Sortilège !

Que suis-je et ou vais-je ?

Sortirai-je

Vif de cette terre

 

Neuve ? Neige,

Plus blanche que page

Neuve neige

Plus blanche que rage

Slave...

Rafale, rafale

Aux mille pétales,

Aux mille coupoles,

Rafale-la-Folle!

 

Toi une, toi foule,

Toi mille, toi rale,

Rafale-la-Saoule

Rafale-la-Pale

Débride, dételle,

Désole, détale,

À grands coups de pelle,

À grands coups de balle.

 

Cavale de flamme,

Fatale Mongole,

Rafale-la-Femme,

Rafale : raffole.

 

1923

(cité par Eveline Amoursky)

 

 

 


 

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Bibliographie

 

POÉSIE

 

Poèmes. Gallimard, 1968.

Vœux de Nouvel An. L'Éphémère n°17, 1971.

Insomnie. Alidades n°1, 1982.

Le Poème de la montagne. Le poème de la fin. L'Âge d'Homme, 1984.

Tentative de jalousie & autres poèmes. La Découverte, 1986.

Le ciel brûle. Les Cahiers des Brisants, 1987.

Les Arbres. Clémence Hiver, 1989.

Le Gars. Clémence Hiver, 1991 ; Des Femmes, 1992.

L'Offense lyrique. Fourbis, 1992.

Après la Russie. Rivages Poche, 1993.

Poèmes, introd. d'Adriadna Efron. Éditions du Globe, 1993.

Sans lui, avec Sophie Parnok. Fourbis, 1994.

Le Poème de l'air. Le Cri, 1994.

Le Ciel brûle suivi de Tentative de jalousie. Poésie Gallimard, 1999.

Œuvres choisies, tentative de jalousie, La Découverte, 2002

Comment ça va la vie, JM. Place, 2002

 

THÉÂTRE

 

Ariane. L'Âge d'Homme, 1979.

Phèdre. Actes Sud, 1991.

Romantika (Le Valet de cœur, La Tempête de neige, La Fortune,

L'Ange de pierre, Une aventure, Le Phénix). Gallimard, 1998.

Une aventure et Le Phénix. Clémence Hiver, 1999.

 

RÉCITS ET ESSAIS

 

Le Diable et autres récits. L'Âge d'Homme, 1979 ; Le Livre de Poche Biblio, 1995.

Mon frère féminin. Mercure de France, 1979.

Le Conte de ma mère. Le Nouveau Commerce n° 65-66, 1988.

L'Art à la lumière de la conscience. Le Temps qu'il fait, 1987.

Indices terrestres. Clémence Hiver, 1987.

Mon Pouchkine suivi de Pouchkine et Pougatchov. Clémence Hiver, 1987.

Les Flagellantes. Clémence Hiver, 1989.

Averse de lumière. Clémence Hiver, 1989.

Le Poète et le Temps. Le Temps qu'il fait, 1989.

Le Poète et la Critique. Le Temps qu'il fait, 1989.

Histoire d'une dédicace. Le Temps qu'il fait, 1989.

Nathalie Gontcharova. Sa vie, son œuvre. Clémence Hiver, 1990.

Histoire de Sonetchka. Clémence Hiver, 1991.

De vie à vie ; Ici-haut. Maximilian Volochine. Clémence Hiver, 1991.

Assurance sur la vieLe Chinois. Clémence Hiver, 1991.

Des poètes : Maïakovski, Pasternak, Kouzmine, Volochine. Des Femmes, 1992.

 

 

CORRESPONDANCE

 

Correspondance à trois, avec Boris Pasternak et Rainer Maria Rilke. Gallimard, 1983.

Neuf lettres avec une dixième retenue et une onzième reçue. Clémence Hiver, 1985.

Lettre à Véra Merkourieva (31 août 1940). La Nouvelle Alternative n°7, 1987.

Quinze lettres à Boris Pasternak. Clémence Hiver, 1991.

 

CARNETS Éditions des Syrtes 2008

 

 

Tsvetaeva

 

 

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Date de mise à jour : 28/11/2008