Franck Venaille

Les douleurs premières et la vie qui va entre solitude et fêlure du monde

 

 

 

 

Frank Venaille

 

Je suis celui-ci, mal à l’aise de vie, je suis d’ici, du lieu d’où je dors
D’où j’accepte mes faiblesses d’homme mes à-peu-près d’âme aussi
Voilà ce qui me motive, me donne la force d’aller plus loin, là-bas, où ?
Je ne le sais mais il y aura des femmes des hommes de mon bord.

Ça © Mercure de France 2009.


Franck Venaille s’est toujours senti « égaré dans la banlieue du vivre », mais il a su faire de sa vie un dépassement des paroles, un voyage tenant par la main sa solitude et son amour de l’humanité.
Il a voulu faire de ses mots assemblés une sorte d’autoportrait d’un homme qui crie. Et Frank Venaille a beaucoup crié.


Marqué à jamais par 24 mois de guerre en Algérie, une enfance « triste et catholique » qui le révulsera, et la découverte du pays flamand, meurtri par les désillusions de son engagement politique et poétique à l’Action Poétique, il a largué les amarres du sens commun, pour naviguer au plus près de son identité déchiquetée :
« Je viens de loin. J’ai vu les villes avec leurs cimetières, les morts qui manifestaient moi j’embrassais Bernard sur la bouche dans les chiottes du Canon de la nation, je viens de loin avec mon ami Essenine. Les hommes je les ai vus se battre humilier, torturer, ricaner, appeler leurs mères, femmes, enfants couvées. J’ai pris part, j’ai manifesté avec ceux de La Havane et d’Alger, j’ai vendu l’Huma eu froid peur envie de trahir de me reposer ».


Écartelé entre l’affreuse réalité sociale, les fantômes de son enfance, la peur existentielle qui le taraude, il avance pourtant.
Je l’avais croisé pour notre amour commun pour Pierre Morhange et Umberto Saba, et depuis je descends l’Escaut de ses livres écluse par écluse.
Ainsi il voyage, dans les mots, dans les paysages entre la boue et les visages. Et il chante des opéras poétiques comme dans Hourra les morts, Chaos, Ça, où se livre sa course du poète à travers champs, pour devancer la mort d’une courte tête.
Il avance malgré le poids de son angoisse permanente et jamais il ne renonce. Dérision et cris de douleurs jalonnent ce long chemin de halage vers le néant.
Il ose plonger dans son chaos pour chercher, repêcher, les mots les plus insaisissables, les plus ténus, comme un survivant.
Il égrène ainsi des sortes d’oracle pour le temps présent. Contre la maladie, contre la sienne et celle du monde, il lutte pied à pied, mot à mot.

Il ne s’apitoie pas sur la douleur, il ne la chante pas, il l’expulse hors de lui, vers nous.
Il traverse debout, avec la cotte de mailles de la poésie, elle-même chargée de malédiction : « la poésie est une maladie qui se décèle tôt ».
Cette maladie ajoutée à la sienne lui fait aller vers toutes les rives, loin d’un lyrisme complice. Il semble jouer tragiquement à la marelle des cercles des enfers.


Chants de survivant, cris de lucidité, la poésie de Frank Venaille est un combat.
« J’aime les tristes ! », proclame-t-il, lui maintenant si loin de l’Escaut, entre Styx et Achéron : Ce que j’écris est l’expérience de fiel d’une vie qui, bientôt, me sera retirée (Ça).
Mais il n’est pas un artisan tissant sans cesse son désespoir : J’ai la folie du monde en moi. Il me semble posséder également un peu de sa tendresse, alors ?
Forte est sa voix, entre poing fermé des cris et paume ouverte vers les opprimés. Il est autant un combat qu’un poète. Et la douleur de tresser des mots quand l’injustice dévore tout, le fait tourner dans ses errances, ses hontes d’écrire quand la souffrance vous étrangle en boucle.


Il est un ciel blessé :
« Avez-vous déjà vu un ciel blessé par un grand couteau noir ? Des cicatrices se formeront plus tard, pour le moment nous en sommes au sang qui, lentement, s’écoule. » (Chaos).


Ses mots lentement s’écoulent, le sang est l’état des lieux qu’il parcourt en lui et hors de lui. Et dans son sac de poèmes se tient la vie, la survie.

thomas

 

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Autoportrait en homme qui crie

Frank Venaille

 

 

On marche dans la fêlure intime du monde
Ces soubresauts nés de la douleur primitive

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera
ce corps qui saura mener jusqu'à son terme la
Valse triste ?( La descente de l'Escaut).


La biographie de Franck Venaille peut porter le titre d’un de ses poèmes, Autoportrait en homme qui crie.
Franck Venaille est né à Paris le 26 novembre1936 et a passé son enfance et ses vingt premières années dans ce 11ème arrondissement de Paris. D’abord tenté par un certain mysticisme catholique fervent, il va rompre brutalement avec la religion, son milieu, ses certitudes entre 1950 et 1954.
Il devient journaliste (Chorus de 1978 à 1974), (Monsieur Bloom, revue réussira à faire vivre pendant trois ans de 1978 à 1981), producteur à France Culture (Les Nuits magnétiques), animateur de l’Action Poétique et tant d’autres choses encore.
Il est celui qui crie. Et la guerre d’Algérie subie à vingt ans, reste à jamais une plaie béante, La Guerre d'Algérie (1978) et d'Algeria (2004).

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Aussi il crie encore et encore
Pas assez crié dans ma vie. Pas assez hurlé ! Que cela se déchire, là-dedans, en pleine poumonerie. Ce qu’il faut c’est bien regarder à l’intérieur de soi. Le cri vient vite dès que les images se font plus nettes. Las ! Pas assez. Pas assez crié à la mort. Hurlé oui. Mais pas assez. Je vous en conjure : criez pendant qu’il est temps encore. Après ce sera dans l’impossible. Pour le moment c’est calme. Les agités sont devenus gisants. Ils tiennent la nuit dans leurs mains. (…).


Il est vain de tracer une biographie de Franck Venaille, ce poète en colère, car ses poèmes parlent pour lui, parlent de lui.
Colporteur de douleurs, de grains noirs de l'enfance, des remous de l’Escaut et des mélodies sommeillant en lui, il va, il marche dans la fêlure intime du monde, dans ses soubresauts qui jamais ne le quittent.


Il est, il veut être simplement ceci, présent au monde :

« Je suis. (simplement). Je ne porte le deuil de personne. Cessez donc de m’interroger sur l’au-delà. Moi je suis ici. Au présent. »


Empaqueté de « douleurs-premières », depuis le chaos de la naissance, de ces deuils de l’enfance dont on ne guérit jamais, au chaos mille fois répété des jours, il refuse la fuite et prend sa part dans la vie active, par survie, par dépassement.

Se reprochant toujours « d’être né vivant », il attend maintenant l’heure des dernières marées.

« Héros de sa propre vie » il aura toujours vécu au-dessus de ses rêves.
Et ses cicatrices deviennent des livres que chante la mer.

 

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Que demeure la survie à soi-même

Frank Venaille

 

 

« Demeure avec moi, petit-de-la douleur-première, demeure avec celui qui puise en toi, jour après jour, dans ton vaste sac noir. Moi, j’ai la vie active. Toi tu gères mes souvenirs et ce n’est pas rien. Vois, ce sac est nôtre. Aurais-tu oublié ce qu’il contient ? Demeure avec moi. »


Ses livres seront ceux d’un grand questionneur. Buttant sans trêve sur les douleurs du monde, leur non-sens, il cherche non pas une petite fleur bleue pour s’éclairer mais :
« le sens de la vie, le balancier entre le bien et le mal, l’aspiration à la sainteté, l’érotisation des souvenirs, le regard froid porté à la maladie, le sens à donner à la souffrance née de la jalousie ». (Tragique).


Il aime citer cette maxime d’Alfred Döblin :
L’essentiel chez l’homme ce sont ses yeux et ses pieds. Il faut savoir voir le monde et puis marcher vers lui.
Franck Venaille est cet homme debout qui marche vers le monde, de L’Escaut aux lieux intimes. Il marche, il tombe, il marche encore et il écrit. Autant combat que marche de funambule sur la crête de la mort, il la rejette et l’essaime en même temps.
La maladie qui le tenaille, le retour des fantômes meurtris de l’enfance, les douleurs-premières, le font parfois douter, mais Frank Venaille lutte mot contre mot, cri contre cri. Et il écrit encore et toujours.


« Je suis de l’écriture. Dans l’écriture. C’est mon seul bien. Écrire m’a fait. Écrire m’accompagnera jusqu’à la fin. Écrire coordonne ma vie. »
Ses mots entre désespoir et humour noir, avec sa façon de changer les mots et de renvoyer à la ligne les majuscules, de faire éclater les noms, de couper les mots comme vers de terre, de garder en laisse le lyrisme, sont à la fois pudeur et déchirement.


Il transmet les feuilles rougies des jours, le sel des femmes, la mer qui toujours heurte ses tempes. Et même si « clos c’est clos » et que tout est faussé depuis l’origine, Franck Venaille même si « la vie est au-dessus de ses forces » parle juste et parfait. Et sa poésie ne sera jamais une plainte, mais un cri d’un homme debout. Face aux apparences biseautées, il est toujours présent à l’heure des marées.
Mais « seuls les mots déjà écrits, demeurent ce qu’ils ont été : Fidèles ! » Et par ceux-là il vient, il arrive, franchissant la présence permanente, obsédante du passé.


« Et la poésie devient fraternelle lorsqu’elle ouvre son sac de visions terrestres ».

Celle de Franck Venaille est fraternelle tournée vers nous, avec sa mer du Nord, sa Flandres adoptive, sublimée, ses enfances en miettes, ses références musicales, ces lieux d’illusions.


Il nous longe comme on longerait la mer, homme blessé, ce blessé qui n’abdique pas, cet homme de partage dans un monde mauvais.
Il fait suivant la belle formule d’Antoine Emaz « un écrire-vivre ».


« Je n’écris ni pour le plaisir ni pour passer le temps. J’attends de l’écriture qu’elle m’aide à être en paix. Mais je suis mon plus farouche, mon plus intransigeant lecteur. Je ne m’accorde jamais une circonstance atténuante. Je sais que l’on est jugé à la fois sur ses livres mais également sur la manière dont on dirige sa vie. » (C’est nous les modernes)

 

Gil Pressnitzer

 


 

 

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Choix de textes

Frank Venaille, photographe inconnu

 

 

égaré dans la nuit dans

ce qui est
l'obscur complet

j'avance lentement
me tenant par la main
Extraits de « Ç’est à dire » – Franck Venaille - Mercure de France - 2012


Les vagues de la lagune


J’avance vers davantage de lumière
Les barques désormais
Sont vides
Elles ont accosté pleines de rires et chansons
Qui ne sont pas pour moi
Qui ne sont pas pour nous
Qui avons notre propre répertoire à crêpe noir ou satin rouge
Mais c’est la vie ordinaire qui exige, comment dire ? autre chose, de moins !


de plus !


J’avance
Ce que j’entends c’est le fracas de rames

Mêlé aux cloches catholiquement triomphantes
Ô comme nous sommes civilisés !
Nous qui avons pourtant tout à apprendre des vagues et de la régularité avec laquelle elles viennent se heurter au quai
Il me faut maintenant passer le pont
Atteindre la ruelle où sèche le linge
Ce lieu où le linge sèche
Extraits de « Ça » – Franck Venaille - Mercure de France – 2009.


         Parfois les mots sont si ténus
qu’il faut les chercher profondément les chercher
         Faire le vide autour de soi
        isoler ceux ayant déjà utilisé
la quasi-totalité de leur pouvoir sur le monde
                 Alors
         les survivants peuvent défiler
se donner à qui, avec conviction, en fait la demande,
          « J’aime les tristes ! »
        dis-je avec ma voix d’oracle
                Mot pour mot.
Extraits de « Ça » – Franck Venaille - Mercure de France – 2009.


La descente de l'Escaut


L'eau Toute l'eau L'eau encore elle L'eau de
toujours suffira-t-elle cette eau à laver le


marcheur de ses fautes ? Dans un calme propre-
ment effrayant Le ciel et l'eau ne me dites pas


qu'ils vont s'absorber ! Que l'un et l'autre vont
copuler et, d'extase, se retourner, se vautrer, faire


pleuvoir ! Tout est si calme On n'entend que les
pas du marcheur à l'idée fixe : toute cette eau y
parviendra-t-elle ?


Du vaste paysage autrefois immergé s'
Élève une plainte dont nul ne connaît l'origine


Exprime-t-elle ce que les hommes nomment : la
Douleur ? Dit-elle ce, qu'à eux-mêmes, se cachent


Les peupliers serrés comme autant de frères au-
Tour de la dépouille du père Et qui geignent !
Disant l'angoisse ancestrale des pays plats
devant la montée de l'eau Ah ! Tous ces arbres


Dressés à l'intérieur même du fleuve Que je ne
sais pas voir mais dont je sens la solitude


Tels les grands crucifiés à l'angle des plaines !
La descente de l'Escaut, Obsidiane, 1995.


                   Ce qui demeure.
Des sentiments jetés là, dans le bas de l'armoire.
             Dans l'odeur tenace du passé.
Après tous ces jours & autant de nuits à veiller.
M'interrogeant sur cette forme de souffrance rarement mesurable.
Mais qui crie, là, en mineur, dans le bas de l'armoire mineure.
                Et qui, c'est certain, a mal.
         Que dire à ce qui geint au fond de ce meuble ?
         C'est gai dehors, mais tristement l'intérieur.
              Que dire à l'autre moi-même ?
Et que veut-il entendre, sentir, comprendre ?
La meute dans laquelle, à deux, on se choisit un lit pour deux.
                         Les passions contrariées.
Son corps souffrant

 

On marche dans la fêlure intime du monde
Ces soubresauts nés de la douleur primitive

 

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera
ce corps qui saura mener jusqu'à son terme la

 

Valse triste ? Une voix s'élève à l'intérieur
De nous-même – voix chère –exprimant ce qui s'

 

Apparente à l'expression de la plainte première
Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-

 

Tiges et qui, désormais, dans la déchirure du lan –
gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé

 

Dans la fêlure du monde où les plaies suintent
La descente de l'Escaut, Tragique, © Poésie/Gallimard 2010.

 

Les deuils de l'enfance sont lourds à porter je le sais
la tristesse n'est pas occasionnelle : c'est le socle de toute vie !
enfants regardez-moi qui suis du même monde ludique que
(regardez-moi bien)
le vôtre
je combats pour vivre
donc & donc !
ne me laissez pas debout, sous l'ampoule unique, dans ce couloir jaune
de long en large Ne
me laissez pas seul face à l'Éternel


qui pourrait rompre les digues et déverser sur
1
a
ville des millions de m3 d'eau-de-colère Je
suis prêt à vider la mer afin de ne pas voir cela & pour
apprendre comment le Très-Haut s'accommoderait d'
une serpillière pour essorer
tout ce que nous avons en tête (je veux dire dans la pensée) d'
inavouable
Extraits de « Ç’est à dire » – Franck Venaille - Mercure de France - 2012 .


quand
arriveront-ils
de l’autre versant
 les enfants ?


ce soir, peut-être !


dormiront assis
dans leurs lits royaux

ne m’ont pas parlé
ne m’ont pas même regardé
rien fait pour me plaire


comment repartiront-ils ?


par la plus large des portes
 ouvrant sur la mer
Extraits de « Ç’est à dire » – Franck Venaille - Mercure de France - 2012.


La mort une fois mise en terre
il faudra tout recommencer
avec une autre.

D'ailleurs
un cadavre
Je n'écris pas : nouveau
se tient déjà
derrière
la porte

Prêt.
C'est inscrit.

Ainsi
renaîtrons nous!
(je prends un exemple :)
âgé très âgé!
fati-Gué
par ces morts successives
Ne me demandez pas
d'où je sais tout cela.


Ne me demandez rien !
Extraits de « Ç’est à dire » – Franck Venaille - Mercure de France - 2012

 

 


 

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Bibliographie

Georges Perros

 

 

Caballero Hôtel, Les Éditions de Minuit, 1974.
La Guerre d’Algérie, Les Éditions de Minuit, 1978.
Jack-to-Jack, Luneau-Ascot, 1981.
La Procession des pénitents, Monsieur Bloom, 1983.
La Tentation de la sainteté, Flammarion, 1985.
Cavalier/Cheval, Imprimerie nationale, Littérature, 1989, Le Castor Astral / Les Écrits des Forges, 2003.
Opera buffa, Imprimerie nationale, Littérature, 1989.
La Descente de l’Escaut, Obsidiane, 1995.
Le Tribunal des chevaux, L’arbalète-Gallimard, 2000.
Tragique, Obsidiane, 2001.
Hourra les morts !, Obsidiane, 2003.
Algeria, Melville / Léo Scheer, 2004.
Chaos, Mercure de France, 2007.
Ça, Mercure de France, 2009.
C'est à dire, Mercure de France, 2011
La Descente de l'Escaut suivi de Tragique, Poésie/Gallimard, 2010.

 

Essais

 

Umberto Saba, Seghers, Poètes d’aujourd’hui, 1989.
Pierre Morhange, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1992.
Écrire contre le père, Jacques Brémond, 1996.
Le Cheval d’Érasme, in Résidences secondaires, Cadex, 1996.
Pierre Jean Jouve. L'homme grave, Jean-Michel Place/Poésie, 2004.
C'est nous les modernes, Flammarion, 2010.
Trieste, Champ vallon, 1985

 

 

c'est à dire, Venaille

 

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Date de mise à jour : 12/05/2012