Istanbul, voyages dans la ville double

petit carnet de notes d‘Istanbul

 

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À Istanbul la musique est partout. Bien que la Turquie soit un pays laïque, la vie est rythmée par une musique liturgique, les cinq appels quotidiens à la prière. Le muezzin est en général un virtuose hautement formé et c’est un véritable régal que d’écouter les hauts-parleurs du haut des minarets qui répandent des maqâms dans la ville en flot ininterrompu pendant quelques minutes… Et évidemment, si on a le goût du collage et de la superposition aléatoire (ce qui est mon cas), on est comblé quand on se trouve au barycentre d’au moins trois mosquées (la ville en compte environ deux mille…). Là on touche à l’expérimentation vocale électroacoustique et périodique, et à échelle urbaine… phénomène inconnu dans les villes occidentales.

 

Un pays laïque, certes, mais qui supporte mal qu’on malmène les images hiératiques du bien-aimé président fondateur de la république, Attatürk : j’y ai vu (à plusieurs reprises) des affiches électorales qui faisaient référence au « Père des Turcs » au visage intact, cotoyant son poulain actuel au visage lacéré sur la même affiche… Le moindre vandale épargne le grand homme, qui fait partie des armoiries inaltérables…

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Turquie en miniature

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Le pays tout entier serait-il schizophrène ? En tout cas ce qu’est devenu Constantinople en présente les symptômes, avec un pied en Thrace (Europe) et l’autre en Anatolie (Asie). Le plus remarquable se passe autour des femmes : voilées pour beaucoup (en six ans, la proportion des jeunes femmes portant le voile a significativement augmenté), les mêmes affichant sur le reste du corps une mode aux formes parlantes – et parfois provocantes. Et la musique n’est pas en reste, car, comme la Grèce (son pendant occidental), la Turquie d’un côté rassemble un nombre considérable de modes musicaux, et fait aussi bien tranquillement d’un autre côté sa révolution tonale. Plus de soixante-dix cultures différentes se côtoient, ce qui fait cohabiter le R&B/Hip-Hop et la liturgie arménienne ou grecque orthodoxe, le heavy metal (il faut voir dans tous ces magasins de musique juxtaposés de la rue Gallip Dede, dans le quartier de Tünel, la déferlante d’amplis, de batteries, etc.) et l’arabesk ou la musique « pontique » ou encore tzigane…

Restons dans les musiques modales (1), et je me limiterai à quelques approches…

 

 

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Musicothérapie

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Dans le quartier de Gülhane (non loin de Sainte-Sophie), Ya?ar Güvenç organise le mardi soir une rencontre publique, appelée « répétition » : il s’agit de faire connaître les musiques traditionnelles au public ; la salle est remplie d’instruments, un véritable musée. Le discours dominant dit que toutes les musiques turques viennent d’Asie centrale. De toute façon, tous les instruments (ou presque) viennent d’Asie centrale. À l’image de cette vision idéalisée représentée sur cette peinture des années cinquante, on aimerait voir se recréer une immense rencontre interethnique de tous ces çümbü?, ba?lamas, kemançes, et autres bendirs, et tant pis si les qanuns ne s’entendent pas à cause de la proximité des percussions ou des zurnas, l’image suffit pour restituer un son enthousiaste, anarchique et désinhibé…

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Au cours d’une de ces soirées, j’ai eu l’occasion de m’initier à quelques chants ouïghours, d’Ouzbekistan ou de Kazakhstan en chœur, les paroles (retranscrites en turc, donc en graphie latine) sur papier volant circulant dans l’assemblée. Ya?ar Güvenç lui-même chante (entre autres) à la manière des Tuva, avec la gorge, en infrabasses ; en un instant, une harmonique aiguë apparaît, et constitue le vrai chant.

Un vieil homme s’est approché du centre, avec visiblement de la peine à marcher. Puis, étonnamment, il a commencé à tourner sur lui-même, de plus en plus vite et avec une maîtrise évidente. Apparemment j’étais le seul étonné… Les mevlevi (derviches tourneurs) ne sont pas toujours là où on les attend… C’est qu’ici on y a l’ambition de soigner : ces ethnomusicologues sont aussi musicothérapeutes. Le groupe Tümata, mené par le Dr Rahmi Oruç Güvenç, se produit aussi bien en salle de concert que dans les hôpitaux, en particulier pour des autistes. Oruç Güvenç est psychologue clinicien, spécialisé en musicothérapie ; il officie aussi bien à l’université de Marmara qu’à celle de Vienne en Autriche. Il a lancé le projet pilote « musicothérapie par les musiques turques » au conservatoire de Munich et a initié des classes dans ce domaine à Berlin, Manheim, Zürich, Barcelone, Madrid… Fondé en 1976, le groupe Tümata se produit dans de nombreux concerts et anime des ateliers dans le monde entier. La thérapie en question est largement fondée sur la mélopée dispensée par les modes musicaux. Chaque mode exprime un sentiment différent et aurait une influence considérable sur le comportement. L’harmonie avec la nature y est essentielle et on n’est pas loin du chamanisme…

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Mevlevi

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L’ordre mevlevi est un ordre musulman soufi datant du xixe siècle. Les mevlevi se produisent régulièrement à heures fixes dans plusieurs lieux à Istanbul, et généralement ils pratiquent leur cérémonie ouverte au public. La gare de Sirkeci (où se trouvait le terminus du mythique Orient-Express) ouvre une salle spécialement pour ce genre de manifestation.


 

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L’autre côté

 

En parlant de thérapie, Orhan Pamuk (2) décrit le Bosphore comme étant lié dans son enfance au traitement de la coqueluche – le nom turc du Bosphore est Bo?az, ce qui signifie « gorge » – puisque le docteur prescrivait une longue promenade quotidienne sur la rive du détroit. Pour se rendre sur la partie asiatique d’Istanbul, il faut soit emprunter le pont suspendu quand on est en voiture, soit prendre le vapur quand on est à pied. À chaque demi-heure environ se pressent une foule de voyageurs dans ces bateaux qui vont de Eminönü à Kadiköy (et retour). La traversée est relativement rapide. Arrivés sur la rive asiatique, un train de banlieue – et c’est vraiment la banlieue, cette partie n’a rien à voir avec l’autre, elle donne une impression d’immense cité-dortoir (avec quelques commerces, tout de même…) – met trois quarts d’heure pour aboutir dans le quartier de l’atelier de Kemal Ero?lu (voir article page suivante). Je suis en retard au rendez-vous (j’ai mal estimé les distances), néanmoins l’accueil est immédiat et amical, le thé est servi et nous pouvons commencer à discuter… Kemal ne parle pas anglais, c’est son fils Sinan Cem qui traduit. Kemal Ero?lu est un luthier renommé, il est spécialisé dans le ba?lama (3) : « Je commence par chercher des arbres considérés comme morts, je choisis ceux qui me sourient, et je les emmène à mon atelier. Là je les façonne, puis je sens qu’ils ressuscitent quand je pose des cordes dessus. » Là encore il est question d’harmonie avec la nature, de « proportion dorée » appliquée à la lutherie… Son fils Sinan est musicien, il joue du kaval, du kopuz, de la guitare, de la guitare fretless… avec une pléiade de musiciens très différents (Erkan O?ur, Cenk Erdo?an, Muharrem Temiz, Yinon Muallem…) et on peut dire que pour moi à sa manière il pourrait symboliser cette ville double (4) par sa culture modale et son travail en harmonie jazz…

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Quant à une probable relation linguistique qui unirait les peuples occitan et turc, je n’en retiendrai que le mot kestane, qui signifie « châtaigne », car la similarité avec castanha me paraît évidente… à moins qu’il ne s’agisse d’un  lointain vestige laissé par les Almogavres (5) (qui eux étaient catalans)…

 

 

Alem Alquier

 

 

notes :

 

1. Il serait assez illusoire de parler de tous les genres de musique pratiqués à Istanbul, cette « Turquie en miniature », tellement la richesse y avoisine l’infini… De toute façon un travail dans ce sens a déjà été abordé et, même s’il est loin d’être exhaustif, il laisse un fabuleux document : c’est Crossing the bridge, The sound of Istanbul, un film de Fatih Ak?n (2005), où l’on découvre un spectre très étendu des années 2000.

2. Pamuk, Orhan. Istanbul. Paris : éd. Gallimard, 2007

3. ba?lama, kopuz, divan, etc. sont les tailles différentes d’un même instrument, que nous appelons « saz ».

4. Merci à Serge Bouzouki et à Paddy Le Mercier, qui m’ont initié à ce « point de non-retour » (évoqué magnifiquement par Nicolas Bouvier), celui où les musiques modales remplacent peu à peu les harmonies européennes. J’ai bien senti que ça se passe à Istanbul (ou pas très loin de là)…

5. Muntaner, Ramon.  Les Almogavres, l’expédition des Catalans en Orient. Toulouse : Anacharsis Éditions, 2002.

 

sites à consulter :

 

- Le site des frères Güvenç, l’ensemble Tümata (ethnomusicologie & musicothérapie par les musiques traditionnelles turques)  :  http://www.tumata.com

(anglais, turc, japonais, allemand).

 

- Le site de l’atelier de lutherie de Kemal Ero?lu (en turc seulement, idéal pour ceux qui veulent s’attaquer sans filet à cette belle langue ouralo-altaïque et à la lutherie à la fois… l’aspirine n’est pas fournie) : http://www.kopuzsazevi.com

 

- Le site de Sinan Cem Eroglü (en turc et en anglais) : http://www.sinancemeroglu.com

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Cet article a d'abord été publié dans la revue Pastel n°63 Ier semestre 2009 du Centre Occitan des Musiques et Danses Traditionnelles Toulouse. Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de la direction du COMDTT.


 

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Date de mise à jour :05/03/2010