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Enrique Morente
La voix libre du flamenco
Enrique Morente est de nos jours le plus beau souffle du flamenco.
Avec sa voix à la fois noire et lumineuse, rauque et claire, il donne à cet art brûlant un nouvel élan.
Il y a de la majesté dans sa façon de chanter les thèmes éternels du Cante Jondo, et pourtant il n'a de cesse de faire évoluer les chemins du flamenco traditionnel vers la vie de tous les jours.
Grand parmi les grands, il va de la source aux terres nouvelles, sans oublier la mémoire de l’eau des fleuves.
Comme le dit un poète « l’eau est une étrangère, et l’eau est tienne » ainsi le chant profond de ses soleils éclatés dans ses chants.
Il est né à Grenade en 1942, dans la Grenade Albaicin, la pauvre, la gitane.
Il y fera ses classes auprès des plus grands (Pepe de la Matrona, Bernardo el de los lobitos, Terremoto, Rafaêl el Gallina, Juan Varea, Fernanda y Bernarda de Utrera...), et s'imprégnera de toutes les ombres et les lumières qui habitent la ville célébrée par Lorca, Grenade ouverte aux vents du monde, Grenade close sur ses parfums passés.Certains apprennent, d'autres se perfectionnent car en eux la musique était libre et intuitive. Pour Morente c'était ontologique. Il se penche néanmoins sur son passé et il parcoure sans cesse l'Andalousie à la recherche de styles connus des aînés et souvent oubliés.
Le flamenco est le drame de l'humanité en raccourci:
" Sur les six cordes de boyau de la guitare, avec quatre lignes de mots sortis de ses entrailles, le peuple chante sa peine. C'est une fenêtre ouverte sur l'âme de tout homme. C'est la Copla. Nul poète n'a su exprimer avec tant d'intensité et une telle économie de mots, les fleurs et les ronces de la passion et du désespoir. Aucune nation n'a donné à la poésie d'éternité un tel ensemble de chants, jaillis anonymement de chaque papille de son jour, de chaque étoile de sa nuit, de son héroïsme et de sa faillite, poésie de chair et d'âme que sont le romancero espagnol, le Cancionero, et le cante Jondo""Guy Lévis Mano.
Véritable mémoire du flamenco, il veut aller plus loin et plus profond que la simple et émouvante restitution de l'art flamenco.
Adapter au langage flamenco les oeuvres des grands poètes (Lorca, Machado, Miguel Hernandez, Nicolas Guillén Saint-Jean de La Croix, Alberti,...) n'est pas pour lui une démarche intellectuelle, mais simplement une nécessité intérieure, sans calcul, sans pose. Il sait jumeler le flamenco et le rock (voir Omega) . Lui même a fait partie d'un groupe de rock Lagartija Nick, lui qui fut enfant de choeur à la cathédrale de Grenade!
A la confluence des eaux du Guadalquivir et des eaux violentes du monde urbain, Morente avec la science d'un vieux maître a donné un second souffle au flamenco. Retrouvant la fougue parois surréaliste de Lorca qui a aussi écrit "un poète à New-York" et pas seulement des ballades à Cordou, Morente met la poésie en transes. Il crie comme lave en fusion.
Il veut faire passer ses bouleversements devant l'immense soleil noir de la poésie. Par besoin de partage, pour rompre le cercle étroit de nos solitudes il brise les mots comme on brise du pain entre amis.
Vivant dans son temps il sait aussi rencontrer la jeune scène espagnole la plus actuelle, "Omega" en est un exemple frappant, et les sons des musiques actuelles rebondissent au milieu de la tradition. Il ose chanter Lorca avec des accents rock.Il soulève les rochers par le pathétique de sa voix.
Pour lui cette tradition est une expérimentation, un fleuve du futur.
Le flamenco ne sera plus simplement ce tremblement du quotidien et de l'amour rauque, il devra s'enraciner grâce au démiurge Enrique Morente, dans la vie palpitante des jours, les virages de la nuit. Le chant devient l'expérimentation de la vie.
Chanteur-poète vigilant, Enrique Morente est un rénovateur, un naufrageur des routines.
Ces guitaristes sont il l'immense Pepe Habichuela son complice à la guitare, Perico del Lunar, Parrilla de Jerez, Manzanita, Paco Cortés, Tomatito, Manolo e lsidoro Sanlúcar, Enrique de Melchor, Manolo de Huelva, El Bola, Paquete, Montoyita, Sabicas Luis..., que des noms qui font vibrer ceux qui aiment le flamenco.Pepe Habichuela dont les chemins ont longtemps croisé ceux des plus grands et donc les pas d'Enrique, le retrouve souvent sur la même scène.
Et lui "Jardin secret" parmi tous les "jardins secrets" de Grenade poursuit la longue dynastie des guitaristes et des chanteurs et José Antonio Carmona Carmona est ainsi devenu "Pepe Habichuela", une des fontaines de Grenade, de celles qui coulent depuis toujours en nous.
Sa fille Estrella Morente suit sa voix royale.
"Les iguanes vivants viendront mordre les hommes qui ne rêvent pas" nous avertit Enrique au travers des mots de Lorca.
Rêvons avec lui de ce flamenco sans entraves une musique qui veut déconcerter, dissoudre les frontières dans les têtes. Un chant des profondeurs de la terre, un chant organique de notre boule de feu. "O cœur à mort blessé" disait Lorca, ainsi chante Enrique Morente.
La guitare
" Commence le pleur
de la guitare.
De la prime aube
les coupes se brisent.
Commence le pleur
de la guitare
Il est inutile de la faire taire.
Il est impossible
de la faire taire.
C'est un pleur monotone,
comme le pleur de l'eau,
comme le pleur du vent
sur la neige tombée.
Il est impossible
de la faire taire.
Elle pleure sur des choses
lointaines.
Sable du Sud brûlant
qui veut de blancs camélias.
Elle pleure la flèche sans but,
le soir sans lendemain,
et le premier oiseau mort
sur la branche.
O guitare!F.G Lorca
Le silence
"Entends, mon fils, le silence.
C'est un silence ondulé,
un silence
où glissent échos et vallées
et qui fait s'incliner les fronts
vers le sol."
F.G Lorca
Idylle
"Tu voulais que je te dise
le secret du renouveau.
Mais je garde le secret
tout autant que le sapin.
Arbre dont les milles doigts
indiquent mille chemins.
Je ne te dirai jamais, mon amour,
pourquoi si lentement le fleuve coule...F.G Lorca
La vie aujourd'hui a un rythme
d'ondes qui passent,
de petites vagues tremblantes
qui s'écoulent et se rejoignent.
La vie aujourd'hui a le rythme des rivières,
le rire des eaux
qui courent parmi les joncs verts
et parmi les verts roseaux .
Le vent léger apporte un rêve fleuri;
la jeune sève frémit dans les branches nouvelles;
les ailes et les frondaisons tremblent,
et le regard sagittal de l'aigle
ne trouve aucune proie...la campagne frissonne de songes,
le soleil vibre comme une harpe.
extrait des "Champs de Castille" d' Antonio Machado.
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